
Traité sur la haute mer : comment gouverner l'invisible ?
Épisode 19 - Avec Laurence Devillairs, Sylvain Domergue, Françoise Gaill et Sophie Gambardella
Le traité sur la haute mer, aussi appelé BBNJ (Biodiversity Beyond National Jurisdiction), est entré en vigueur le 17 janvier 2026. Son objectif : protéger la biodiversité marine située au-delà des juridictions nationales.
Mais que recouvre réellement cette haute mer ? Que change concrètement le traité BBNJ dans la gouvernance des océans ?S’agit-il d’une véritable avancée écologique… ou d’une nouvelle organisation de l’exploitation des ressources marines ?
Car l’océan n’est pas un vide juridique. Depuis 1982, la Convention des Nations unies sur le droit de la mer encadre déjà la pêche, l’exploitation des fonds marins et les zones économiques exclusives. Le traité haute mer BBNJ vient s’ajouter à cette architecture complexe, avec plusieurs objectifs : créer des aires marines protégées en haute mer, encadrer les études d’impact environnemental, organiser le partage des ressources génétiques marines et centraliser les données via un clearing house mechanism.
Dans cet épisode du podcast climat À Chaud, j’explore les promesses et les limites du traité BBNJ avec :
Sophie Gambardella, chargée de recherche au CNRS et juriste en droit international de la mer
Françoise Gaill, biologiste au CNRS, spécialiste des écosystèmes profonds
Sylvain Domergue, docteur en géographie
Laurence Devillairs, philosophe
Car au-delà du droit international et de la géopolitique, une question traverse cette enquête : comment protéger un espace que l’on voit si peu, que l’on comprend encore mal et qui demeure largement absent de nos récits collectifs ?
Un épisode pour décrypter les enjeux du traité sur la haute mer, comprendre la gouvernance de la biodiversité marine et interroger notre imaginaire et nos représentations de l’océan.
Belle écoute !
DÉROULÉ DE L’ÉPISODE
- 00 : 34 – Introduction
- 01 : 52 – Historique des conventions sur la haute mer
- 10 : 02 – Quelle biodiversité en haute mer ?
- 14 : 38 – Les ressources génétique marines
- 18 : 02 – Enjeux des ressources génétiques marines
- 21 : 26 – Un traité économique
- 23 : 30 – Partage des bénéfices des ressources génétiques marines
- 25 : 00 – Quid des États non-signataires ?
- 28 : 57 – Invisibilisation des océans
- 34 : 18 – Conséquences de l’invisibilisation médiatique des océans
- 39:06 – Quels leviers d’actions pour remettre l’océan sur le devant de la scène ?
- 45 : 19 – Nos représentations des océans
- 50 : 00 – Voir pour comprendre
- 55:03 – Vers un pacte de responsabilité avec l’océan ?
CHIFFRES CLÉS
60%
c'est le pourcentage que représente la haute mer de la surface des océans.
1%
c'est le pourcentage de la haute mer qui fait l'objet de mesures de conservation.
30%
c'est le pourcentage de protection des océans visé par le traité d'ici 2030
SOLUTIONS
Pour les lecteurs :
- « Petite philosophie de la mer », de Laurence Devillairs (Éditions de la Martinière). Parce que ce livre raisonne comme une douce mélodie et qu’il évoque ma Corse adorée.
- « Philosophie de l’océan », de Roberto Casati (Éditions PUF).
- « La Sagesse des océans », de Craig Foster (Éditions Buchet – Chastel).
Pour les petits lecteurs (aux grandes idées !) :
- Le livre « Profondeurs, les secrets des grands fonds marins » de Sophie Gambardella, Pascale Ricard et Séverine Martini (CNRS Éditions)
- « Les abysses, à la conquête des grands fonds » de Stéphanie Ledu (Éditions Milan), dés 7 ans.
- « Une plongée dans les abysses avec le capitaine Fiche » de Rachid Baala (Éditions Amaterra), 3-6 ans.
Pour les férus de jeux de sociétés :
- « Planète – Mers et océans » de chez Bioviva (à partir de 8 ans).
- « Énigmes – Monde marin », de chez Bioviva toujours (vous l’aurez compris, mes jeux préférés pour les enfants concernant l’environnement), à partir de 7 ans.
- « Mission océans » de chez Adventerra Games, à partir de 4 ans.
Pour ceux qui souhaitent se sensibiliser : réaliser une fresque Océane. En présentiel ou en ligne, cette fresque aborde 6 thématiques : les apports de l’océan, la biodiversité marine, la pêche et l’aquaculture, les industries maritimes, le changement climatique et la pollution. Une fresque océane junior a même été développée pour les plus jeunes ! (Durée : de 1h00 à 1h30, à partir du CP).
Pour ceux qui souhaitent se former :
- Master Sciences de l’Océan, de l’Atmosphère et du Climat, Université Claude Bernard Lyon 1
- Master Sciences de la mer, Université de Toulon
- Diplôme d’Université Gouvernance Internationale des Océans, Aix Marseille Université
- Master Droit et sécurité des activités maritimes et océaniques, Nantes Université
- Master Physique de l’Océan et du Climat, Institut polytechnique de Paris
Parcours Physique océan et climat, Université de Bretagne occidentale
RESSOURCES
BBNJ (United Nations – Janvier 2026)
Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (United Nations – 1982)
Invisible seas: Media agenda-setting and the territorial imaginary of France’s global ocean domain (ScientDirect)
Protection des océans : une couverture médiatique en progression mais loin des événements météos extrêmes (Tagaday – Juin 2025)
L’océan et la cryosphère dans le contexte du changement climatique (GIEC – 2019)
- Océans et milieux marins – Ressources du CNRS (CNRS)
TRANSCRIPTION DE L'ÉPISODE
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Charlotte Simoni
Il est au cœur des imaginaires des plus grands romans et des plus grandes épopées. De 20 000 lieues sous les mers à Moby Dick, en passant par l’Odyssée, je parle bien sûr de l’océan. Une immensité bleue d’encre qui recouvre 70% de notre planète, un territoire qui fascine depuis l’Antiquité et reste pourtant en grande partie méconnu. Mais au-delà des légendes et des mythes, l’océan régule notre climat, nourrit des milliards d’êtres humains et recèle même de ressources capables de nous soigner. Un pilier du vivant aujourd’hui fragilisé par le dérèglement climatique que l’on connaît.
Alors, depuis près de 50 ans, la communauté internationale se réinvente pour protéger ce vaste écosystème. Dernière mesure en date : le traité Biodiversity Beyond National Juridiction, aussi connu sous l’acronyme de BBNG, entré en vigueur le 17 janvier 2026 et censé protéger la biodiversité de la haute mer.
Mais au fond, qu’est-ce que la haute mer ? Quelle biodiversité abrite-t-elle ? Que protège réellement ce traité ? S’agit-il d’une avancée écologique majeure ou d’une nouvelle manière d’organiser l’exploitation collective des ressources marines ? Et surtout, comment changer nos imaginaires pour mieux redécouvrir l’océan ? Une enquête que je vous propose de découvrir aujourd’hui dans ce nouvel épisode du podcast A Chaud.
Belle écoute !
Charlotte Simoni
Le traité BBNJ aura mis près de 18 ans à voir le jour. Adopté le 19 juin 2023, il est présenté comme le premier grand accord international consacré à la haute mer. Un texte qualifié d’historique dont le but est la protection de la biodiversité marine, située au-delà des juridictions nationales, autrement dit, là où aucun État n’est souverain. Mais en réalité, les océans ne sont pas un vide juridique. Depuis 1982, la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, signée à Montego Bay en Jamaïque, encadre déjà leur usage. Pêche, exploitation des fonds marins, délimitation des zones économiques exclusives, l’océan fait l’objet de règles internationales depuis de nombreuses années.
Alors le traité BBNJ est-il une véritable rupture ou une nouvelle couche ajoutée à une gouvernance déjà établie ? Et surtout, comment composer avec l’existant déjà mis en place sur cette zone et les nombreuses entités qui la régulent, comme l’Autorité internationale des fonds marins, une cinquantaine d’organisations régionales de gestion de pêche ou encore l’Organisation maritime internationale ? Bref, pour comprendre ce qui change – et ce qui ne change pas – j’ai demandé à Sophie Gambardella, chargée de recherche au CNRS et juriste en droit international de la mer, de m’éclaircir sur ce sujet.
Sophie Gambardella
En fait, le droit de la mer, c’est un des droits les plus anciens du droit international. On retrouve même des traités avant Jésus-Christ, 3e, 4e siècle avant Jésus-Christ, de délimitation maritime entre les États, donc pour des histoires de puissance et de commerce et de pêche, principalement sur ces questions-là. Donc c’est surtout la Méditerranée qui a été le laboratoire de ces pratiques-là. Et ensuite, on a eu des pratiques un peu au bilatéral ou unilatéral des États, mais avec une impossibilité d’une coordination internationale. Parce que le monde était fait comme ça. Voilà. Et enfin… En fait, c’est très tardif. On a eu d’abord des débats en doctrine. C’est pour ça que je vous ai cité Grosius tout à l’heure, parce que c’était des empires qui demandaient à des auteurs de tenir des positions, principalement pour asseoir leur autorité sur certaines zones du monde. C’était celle d’Inde, Grosius, donc c’étaient les Pays-Bas et l’Angleterre. Et principalement l’Inde, en fait, avec tout ce qu’il y avait autour de l’Inde.
Et finalement, il faut attendre 58… pour avoir les premières grandes conventions internationales. Alors, sous l’impulsion des États d’Amérique du Sud, qui commencent à avoir des revendications, notamment en matière de pêche, avec une revendication qui était d’avoir une zone de pêche étendue, en fait. Donc, on avait reconnu à ce moment-là que chaque État côtier avait à peu près une bande le long de ses côtes, sur laquelle il avait la souveraineté. Mais au-delà, tout le monde pouvait venir pêcher. Donc, les États d’Amérique du Sud ont commencé à revendiquer des droits de pêche exclusifs. Et de l’autre côté, les États-Unis, on parle souvent de la déclaration de 1945, ont eu aussi des revendications sur le plateau continental, mais aussi sur la pêche, pour des histoires d’énergie et de pêche.
Donc on a les conventions de 1958 qui sont adoptées, les conventions de Genève, c’est quatre conventions. Ça, ce sont les premières grandes conventions de droit de la mer, mais qui ne vont pas révéler tous les problèmes, par exemple, qu’on arrive à s’entendre sur la largeur de la mer territoriale, donc l’espace où l’État est souverain. Jusque-là, on était plutôt sur 3 000 marins qui étaient la portée d’un boulet de canon, donc c’était pour des histoires de défense en fait. Mais on a déjà des États qui commencent à revendiquer 6 000 et puis 12 000, et donc voilà. À ce moment-là, on n’arrive pas dans le texte à mettre vraiment une distance. On fait naître cette notion aussi de plateau continental, donc le prolongement de la terre sous la mer où l’État aurait une souveraineté aussi. Mais là, pareil, on a un critère qui est assez proche de ce que les scientifiques entendent par grand fond marin maintenant, parce que c’est 200 mètres de profondeur et critère d’exploitabilité. Donc à partir de 200 mètres de profondeur, tant que c’est exploitable, on a ces deux critères-là. Donc ça, c’est le premier corpus, 58.
Mais en fait, vu qu’on n’est pas arrivés à se mettre d’accord sur des largeurs de zones, tout de suite, l’Assemblée générale des Nations Unies va lancer des nouvelles négociations pour compléter en fait la Convention de 1958. Et c’est ce qui nous mènera, donc en 1982, à l’adoption de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. Donc c’est la troisième grande conférence des Nations Unies, elle mène à l’adoption de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. Sauf que cette convention, elle est adoptée en 1982, au moment où le droit international de l’environnement, il est un peu balbutiant, puisque la première grande conférence, c’est Stockholm 1972, donc on est un peu quand même dans quelque chose de balbutiant. Donc on va répondre… à la fois aux préoccupations des nouveaux États indépendants, notamment tous les États d’Amérique du Sud, d’Afrique, etc., en instaurant cette zone économique exclusive, qui était vraiment une revendication des pays du Sud, mais toujours en essayant de trouver un équilibre pour rétablir les désavantages géographiques. Donc oui, il y a des États côtiers, mais il y a aussi tous ces États non côtiers qui eux aussi ont besoin des ressources de la mer, qui eux aussi ont besoin… de faire du transport maritime, de se déplacer sur les routes maritimes. Et donc, tout l’équilibre de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, c’est accorder des droits à ces nouveaux États du Sud, donc répondre à ça, tout en essayant de rétablir le déséquilibre biographique.
Donc, elle est construite entièrement comme ça, avec quelques notions de protection de l’environnement, parce que finalement, ça fait quand même une dizaine d’années que c’est sur la scène internationale. Donc avec une partie 12 de la convention qui est entièrement consacrée à la conservation et préservation du mieux marin, mais sous l’aspect pollution.
Après, il y a des grands vides dans cette convention du fait qu’elle a été adoptée en 82, et elle n’entre en vigueur qu’en 94, donc on commence à l’appliquer qu’en 94. Donc entre-temps, le droit à l’intention de l’environnement a explosé. Donc elle est presque, je ne vais pas dire désuète, parce qu’elle est très bien faite pour ça, on peut toujours l’interpréter pour la faire évoluer. On a vu que le tribunal international du droit de la mer a reconnu en 2024 que les émissions de gaz à effet de serre étaient une pollution du milieu marin, en interprétant la convention, donc elle est très évolutive. Mais en même temps, par exemple, les ressources génétiques marines, ça n’existe pas à cette époque-là, c’est pas une question. Donc ressources biologiques dans la convention, c’est vraiment ressources de la pêche.
Sauf que le droit international de l’environnement fait son chemin, et avec l’explosion, en fait, normative institutionnelle sur l’environnement, et surtout des États qui ont des prétentions toujours plus éloignées des côtes, c’est-à-dire de moins en moins de ressources dans la ZEE, donc on va chercher plus loin, l’explosion de la question de l’exploitation des ressources minérales marines, des câbles, etc. Donc on va de plus en plus vers la haute mer, avec plein de… d’usage de la haute mer qui sont régis par un principe, la liberté. Sauf que cette liberté, à un moment, elle vient en contradiction avec toutes les obligations environnementales. Et c’est là qu’on met cette idée de qu’il manque une partie dans la Convention, c’est la partie conservation de la biodiversité en haute mer.
Et donc, on commence à négocier dans les années 2000, en fait, on commence à se poser cette question, il faudrait compléter la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer pour couvrir la biodiversité en haute mer. Et c’est là que commencent les négociations BB&J, très ambitieuses au départ, parce que quand on regarde l’institut de BB&J, c’est la conservation de la biodiversité, donc c’est très large. Donc au départ, c’est très très ambitieux, et au fur et à mesure des négociations, cette ambition s’effrite, comme souvent dans les négociations, pour arriver à ce qu’on appelle un plus petit dénominateur commun de l’ensemble des États.
Charlotte Simoni
Alors concrètement, de quoi parle-t-on quand on évoque la biodiversité de la haute mer ? Pour le savoir, il faut d’abord comprendre ce qu’est la haute mer et revenir à la manière dont les océans ont été délimités. Au fil des conventions internationales, les États ont étendu leur souveraineté sur les espaces côtiers jusqu’à fixer ces fameuses zones économiques exclusives, des portions de mer sous juridiction nationale mais ouvertes à la circulation internationale. Au-delà de ces frontières maritimes commence la haute mer, un espace qui représente près de 60% de la surface de l’océan mondial et que la science croyait pauvre en vie. Il faut attendre 1977 pour que des chercheurs, au large des îles Galapagos, à plus de 2500 mètres de profondeur, mettent toujours des sources hydrothermales. Là, dans l’obscurité totale, apparaît un monde insoupçonné. Des vers géants, des crustacés, des bivalves, d’une densité que personne n’avait anticipée à ces profondeurs.
Françoise Gaill, biologiste au CNRS, spécialiste des écosystèmes profonds océaniques, me raconte ce que ces derniers nous apprennent sur la haute mer et pourquoi ils sont aujourd’hui au cœur des négociations internationales.
Françoise Gaill
On connaît très très bien la surface de la mer à peu près les 700 premiers mètres parce que justement c’est là où on va le plus. C’est là où on a fait le plus de mesures. On a tous les paramètres physiques, chimiques, même biologiques. Enfin, on commence à maîtriser quand même bien le comportement de cette zone et ses habitants. Après, on a un grand gap. On a quelques données jusqu’à 2000 mètres, mais plus on descend, moins on a de données. Parce qu’il faut y aller, parce qu’on n’y va pas forcément facilement, parce qu’il faut des moyens océanographiques qui coûtent cher. Et parce qu’on n’a pas cartographié grand-chose jusqu’à présent. Puis après, il y a ce qu’on appelle la bicelle. Là, vraiment, on n’a pratiquement aucune donnée, sauf le long des dorsales océaniques qui sont les plus étudiées. Et ces fonds océaniques, par exemple, on a à peu près 25% qui ont été cartographiés, mais cartographiés à une échelle… qui n’a pas de sens pour la biodiversité, par exemple. Cartographier à l’échelle de plusieurs kilomètres, alors que quand on étudie les écosystèmes, il faut quelque chose qui soit de l’ordre inférieur à 100 mètres, pour avoir quelque chose.
Donc là, c’est presque un millionième de la surface des fonds marins qui sont explorés à l’échelle pertinente pour les biologistes. Pour les océanographes, il n’existe pas. Et donc là, par contre, on a commencé à, plus facilement qu’en haute mer, cartographier, savoir racler le fond pour savoir qui est là avec qui, etc. Donc on a quand même des connaissances de biodiversité. Mais c’est entre deux, qui sont entre le 4000 mètres de fond et puis 1000 mètres, Là, on ne connaît pratiquement rien. Donc, on a des données, bien sûr, mais on ne sait pas forcément les localiser exactement comme il faudrait. Et il y a un grand vide. Et je pense que s’il y a, après, les écosystèmes planctoniques, ce sera justement ce domaine qui sera vraiment à regarder. Et en plus, c’est d’autant plus important, ce domaine, parce qu’en fait, c’est le cœur de la circulation océanique. qu’on appelle la circulation thermohaline. Donc c’est le cœur de ce qui bouge tout le temps. Ça ne reste pas tranquille, comme à la surface, ou comme dans le grand fond, ça circule, ça bouge. Donc ça change quand même les conditions physiques, chimiques, etc. Puis les bestioles aussi, elles changent, elles sont vagiles, elles se déplacent au gré des courants ou pas. Donc c’est vraiment quelque chose qu’on connaît très très peu. Et c’est le cœur de BBNJ aussi, ça. C’est-à-dire cette partie-là qui recèle, semble-t-il, pour certains, les trésors avec le côté ressources génétiques.
Charlotte Simoni
Alors justement, que recouvrent ces fameuses ressources génétiques marines ? À quoi servent-elles ? Et pourquoi occupent-elles une place si centrale dans le traité ? Car aux côtés de la création d’aires marines protégées, des études d’impact environnementales et du renforcement des capacités scientifiques des États, la question des ressources génétiques et surtout de leur partage a cristallisé les tensions lors des négociations entre pays. Et pour cause, ces ressources, que sont les micro-organismes, les coraux des grands fonds marins, ont un matériel génétique qui intéresse la recherche médicale, pharmaceutique ou cosmétique. Autrement dit, un potentiel scientifique considérable aux enjeux économiques majeurs. Françoise Gaill.
Françoise Gaill
Alors ressources génétiques, c’est un nouveau type de ressources qui est lié à le matériel héréditaire qu’on a, c’est l’ADN, et puis la manière dont ces ADN codent un certain nombre de protéines et donc de structures biologiques. Et c’est quelque chose qui est quand même relativement nouveau en biologie. Les premiers aspects qu’on a, dans les océans qui ont été étudiés de ce point de vue-là, c’est dans les sources hydrothermales justement. Parce qu’on a trouvé des enzymes qui étaient très thermostables, qui pouvaient couper l’ADN, etc.
Donc les ressources génétiques. Vous avez un poisson, par exemple, vous pouvez le voir comme une ressource génétique. Parce qu’en fait, c’est un vivant, et donc il a eu tout son patrimoine génétique dans les cellules, et puis ses ressources génétiques, c’est caractériser son capital héréditaire, caractériser la manière dont il fonctionne pour secréter des protéines et donc cet ensemble-là est un capital potentiel puisque à partir de l’adn aujourd’hui avec le développement de la génomique on est capable de synthétiser des protéines qui peuvent être intéressantes par exemple alimentaire ou des médicaments ou des matériaux nouveaux plein de trucs. Donc c’est ça la structure génétique. Et on a… C’est quelque chose qui a été différencié des ressources vivantes, ce qu’on appelait.
Au départ, on mettait tout ça dans les ressources vivantes, parce que c’était du vivant. Et puis, finalement, les ressources halieutiques, c’est la pêche, donc c’est des poissons. Mais là, c’est vraiment autre chose. Et ça a une puissance intéressante parce que… Avant, quand il fallait que vous récoltiez, mettons, une tonne d’eau pour avoir la connaissance de l’ensemble de ce qu’il y avait dedans, si vous cherchiez des espèces vivantes, là maintenant, il suffit que vous ayez une goutte d’eau et vous allez pouvoir savoir qui est passé, qui est là, avec qui et comment. Donc c’est vraiment un potentiel fantastique. Et pour les sciences de l’environnement, ça a été ce qu’on appelle l’ADN environnemental. Ça a été génial parce que ça permettait de suivre l’environnement d’une manière beaucoup plus facile que ce qu’on a fait auparavant. C’est une façon d’aller très très vite pour caractériser le vivant.
Charlotte Simoni
Du coup, je me suis demandé quel est l’enjeu principal concernant ces ressources génétiques marines ? Est-ce de les protéger pour éviter toute forme d’exploitation ? Ou s’agit-il plutôt d’organiser leur accès et surtout le partage des données et des éventuelles retombées économiques comme le prévoit le traité ? Car derrière ce mot « partage », les choses sont loin d’être évidentes. Que partage-t-on exactement ? Des échantillons ? Des séquençages numériques ? Des bénéfices financiers ? Et surtout, qui en profite réellement ? Les pays qui disposent des moyens technologiques pour aller prélever ces ressources ? Ou ceux qui, jusqu’ici, n’avaient ni navire, ni laboratoire, ni capacité de recherche ? Sophie Gambardella me répond.
Sophie Gambardella
L’enjeu n’est pas tant sur la conservation, sur les ressources génétiques marines, parce que bien souvent, les ressources génétiques marines, je pense que Françoise vous l’a dit, elles sont récupérées à l’occasion d’exploitations autres ou d’explorations. Dans les campagnes scientifiques, on a plein de ressources génétiques qui remontent. Donc l’enjeu n’est pas tant là que les États-Unis ont les technologies pour, de toute façon les plus grandes campagnes océanographiques, elles sont faites par les États-Unis, mais que les États-Unis ne l’ont pas et que dans la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, on avait la même question sur les ressources minérales marines, et qu’on est arrivé à faire passer cette notion de patrimoine commun de l’humanité. Les ressources minérales marines de la zone sont patrimoine commun de l’humanité, ce qui signifie que si un État un jour exploite ces ressources-là, il aura une répartition des bénéfices éventuels sur ces ressources.
Et donc, dans le BBNJ, tout de suite les États du Sud ont dit « c’est en haute mer », ça doit avoir le même statut que les ressources minérales marines, le statut de patrimoine commun de l’humanité. Tout de suite, les États du Nord, pas la France, étonnamment, ont dit, ben non, en fait. On l’a fait pour les ressources minérales marines, mais on ne va pas le faire pour les ressources génétiques. Et au final, l’équilibre qui a été trouvé dans le BB&J, c’est qu’on ne donne pas le statut de patrimoine commun de l’humanité à ces ressources, mais ça, ça a cristallisé toutes les négociations, quand même, BB&J. C’est-à-dire qu’on a perdu tout le reste des négociations, tout était que sur cette chose-là. Donc à la fin, on a un régime, on ne les qualifie pas de patrimoine commun de l’humanité, mais ils ressemblent à un régime de patrimoine commun de l’humanité. Parce qu’il y a cette idée de partage des bénéfices.
Et là, on a eu un deuxième conflit entre les États. On partage des bénéfices avec une partie des États, notamment européens, qui disaient « mais pas monétaire, on va faire du transfert de capacité », ce qu’on fait très largement en droit international, qu’on a l’habitude de faire. Et les États, notamment du Sud, mais la France était plutôt dans ce sens-là, de « non, il faut aussi une compensation monétaire ». Et donc là, il y a eu une deuxième crispation entre Nord et Sud sur cette question-là, qui est exactement la même crispation qu’on a sur les grands fonds marins, avec les ressources minérales. C’est tout bloqué, le code minier, pour les mêmes questions. Donc, on a retrouvé ce rapport un peu difficile nord-sud, qui n’est pas réglé, parce que l’accord BBNG ne règle pas cette question. On dit qu’il faudra une répartition équitable, mais on renvoie à la COP, à la première COP, le règlement de comment cette répartition, est-ce qu’elle sera… Alors, c’est marqué que ça sera normalement monétaire et non monétaire, mais on n’a pas les modalités s’est renvoyé à plus tard. Sinon, on ne pouvait jamais adopter l’accord.
Charlotte Simoni
En clair, ce traité n’est pas seulement écologique, il est aussi économique. Pour Françoise Gaill, son intérêt se trouve aussi et surtout dans une forme de collaboration internationale entre acteurs privés et États.
Françoise Gaill
Il y a aussi comment le privé, les acteurs privés, les acteurs économiques, peuvent-ils s’emparer de ces ressources au bénéfice de chacun ? C’est-à-dire… pas comme ils le font jusqu’à présent, à savoir on prend, on séquence, on a notre brevet, on peut faire des trucs, c’est à nous, on garde le bénéfice, mais partagez ça. Donc c’est quand même un certain type de gouvernance qui est original, parce que ce n’est pas si simple que ça, qui est vraiment original. Vous vous rendez compte que pour l’AIFM, qui a été l’instance qui a été créée par les Nations Unies pour justement gérer… La manière dont les connaissances scientifiques avec le privé, avec les États pouvaient avoir lieu pour les ressources minérales, on n’a toujours pas trouvé notre manière de faire. L’AIFM est toujours en train d’être disputée et il y a, avec l’exploitation des ressources minérales, des grands débats, mais on n’a toujours pas notre juridiction. Donc c’est quand même quelque chose qui n’est pas simple, c’est un enjeu mondial, enfin vraiment global, je trouve. Là, il y a vraiment dans l’océan des trésors qui n’ont jamais été approchés et qui peuvent être vraiment partagés par, je vous dis, tout ce qui est médicaments, tout ce qui est nouvelles substances, nouveaux matériaux. Ça fait rêver tout le monde. Et les petits états insulaires s’organisent entre eux, là, pour essayer d’avoir Aussi une organisation efficace pour faire pression sur une manière équitable, disons, du partage.
Charlotte Simoni
Concrètement, cela signifie que si demain une entreprise, par exemple Caudalie, commercialise une crème anti-UV dont les propriétés ont été rendues possibles grâce à l’étude d’une ressource génétique marine, elle devrait, en théorie, partager une partie des bénéfices issus de ces ventes. Dit comme cela, l’idée est presque vertigineuse. Car on parle ici d’acteurs privés, de grandes entreprises internationales. Est-il donc réellement possible d’imposer un tel mécanisme de partage à des sociétés commerciales ? C’est la question que j’ai posée à Sophie Gambardella.
Sophie Gambardella
C’est une obligation de l’État, donc après l’État devra prendre les réglementations pour. Avant même que ce soit fou d’imposer ça à l’opérateur privé, c’est déjà fou de trouver une formule mathématique pour savoir… pour savoir ce qui va être réparti à qui, en fait. À l’Autorité internationale des fonds marins, sur les ressources minérales, ils se cassent le nid dessus. Ils ont sorti trois formules mathématiques, sauf qu’on ne sait même pas dans quelle mesure c’est rentable. Donc, on n’a même pas d’études économiques pour savoir exactement dans quelle mesure c’est rentable. Faire ensuite les partages, c’est très compliqué. Puis, il y a une question aussi de transparence de l’entreprise derrière. On sait qu’elle ne joue pas forcément le jeu. Donc, voilà. Ça va être très compliqué. C’est pour ça qu’on a un équilibre entre monétaire et non monétaire. Parce que le transfert de capacité, on sait le faire en droit international, c’est dans toutes les conventions. C’est quelque chose qu’on sait très bien faire et quantifier.
Charlotte Simoni
Vous l’aurez compris, tout reste à faire concernant les contours de ce partage des ressources génétiques marines. Mais ce n’est pas le seul point en suspens.
Autre enjeu majeur : la mise en place du Clearing House Mechanism, censé centraliser toutes les données internationales aujourd’hui éparpillées et les études d’impact environnementales. Mais selon quels principes sera-t-il organisé ? Que contiendra-t-il réellement ? Et comment garantir la protection des données et leur accessibilité ? Je n’ai pas développé cet aspect dans l’épisode, mais le traité prévoit aussi la création d’aires marines protégées en haute mer. Sur le papier, l’ambition est forte. Or, comme le souligne Sophie Gambardella, la question est plus complexe. Une fois retranchées les zones déjà utilisées pour la pêche, les secteurs concernés par des projets miniers, ou les espaces soumis au régime existant de l’Autorité internationale des fonds marins, que reste-t-il réellement à protéger ? Autant de questions qui devront être discutées lors de la prochaine COP des océans à New York fin 2026. Avant de clore ce chapitre consacré au traité lui-même, une dernière interrogation demeure.
Qu’en est-il des États non signataires ? Peuvent-ils continuer leur activité sans contrainte ? Parmi eux figurent tout de même des puissances majeures comme les États-Unis, la Russie ou le Japon. Faut-il s’en inquiéter ?
Sophie Gambardella
Ça serait mieux pour la légitimité du traité, pour la symbolique et tout le monde au traité. Maintenant, c’est compliqué de parler de ça en période Trump. Si on prend l’exemple des États-Unis, par exemple, ils n’ont pas ratifié, ils ne font pas partie de l’autorité internationale des fonds marins. Et jusque-là, à chaque fois que les États-Unis ont pris une décision en droit de la mer, le bureau en question a toujours justifié vis-à-vis de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, comme s’il a considéré comme étant une convention de codification de la coutume. Et donc la coutume internationale, ça s’applique à l’ensemble des États. Là, avec l’air Trump, on est un peu dans quelque chose de différent et on pourrait même engager la responsabilité des États-Unis pour violation de la Convention s’ils commençaient à l’exploiter. Je pense que ça tiendrait.
Je pense qu’on n’a aucune juridiction devant qui aller, puisqu’ils n’ont pas accepté la juridiction de la Cour internationale de justice, etc. Mais en tout cas, ils sont liés par les obligations, au même titre que les autres États, parce que cette Convention-là a la valeur consulaire. BBNJ, qu’est-ce qu’il en est ? BBNJ, je pense que sur l’aspect études d’impact environnemental, On pourrait assez facilement faire reconnaître la valeur continuelle de cette partie-là. Parce que dans tout le droit de l’environnement, on a la notion d’études d’impact, parce qu’on a l’affaire usine de pâte à papier devant la Cour internationale de justice, on a de quoi s’appuyer pour ça. Les aires marines protégées en haute mer, beaucoup plus compliquées. Parce qu’on en a quelques-unes, mais c’est au SPAR, c’est la commission pour l’Antarctique, donc c’est très régional. Donc aller faire reconnaître une coutume internationale sur quelque chose de régional, c’est compliqué. Maintenant, je vois mal un État aller en violation d’une aire complètement…
D’abord, je pense que les régimes des aires marines protégées en haute mer ne seront pas très contraignants et n’iront pas au-delà de ce qui existe déjà. Parce qu’on a quand même cette partie 12 de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer sur la préservation du mini-marin avec des obligations générales. L’article 192, qui a largement été interprété par les juridictions internationales, qui nous dit que tout État a une obligation de vigilance. Donc, il y a BBNJ… Et sur les ressources génétiques marines, c’est le sujet le plus touchy de la Convention. C’est sûr que ce n’est pas coutumier et que les États qui ne sont pas dans la Convention ne sont pas obligés de respecter ces aspects-là.
Maintenant, il y a le droit de la mer, mais il est maintenant dans ce qu’on appelle un complexe de régime, dans un tissu droit international de l’environnement qui est quand même beaucoup plus large, avec des obligations très assises du droit international de l’environnement. Et on a autre chose pour aller se raccrocher. Si on devait faire une action par approche de précaution, principe de prévention, principe du pollueur-payeur, tout ça c’est des obligations du droit international de l’environnement qui sont coutumières et bien assises.
Charlotte Simoni
Ce qui m’a frappé dans cette enquête, c’est le retard pris en matière de gouvernance et de protection de l’océan. Pourquoi cette prise de conscience a-t-elle été si longue ? Pour Sylvain Domergue, docteur en géographie, cette lenteur s’explique en partie par la place marginale accordée à l’océan dans les médias. Dans ses travaux, publiés avec Yann Richard, docteur en géographie également pour le magazine Marine Policy, il a analysé des milliers d’articles parus entre 2000 et 2022 Dans quatre grands quotidiens nationaux, les Échos, Libération, Le Monde et Le Figaro. Résultat, seuls 0,1% des publications traitent de l’océan. Un chiffre qui fait écho à une étude de la plateforme de veille médiatique Tagalé qui met en avant le fait que la couverture de la protection des océans demeure encore dix fois inférieure à celle consacrée aux événements climatiques extrêmes. Alors comment expliquer cette invisibilisation de l’océan ?
Sylvain Domergue
C’est difficile de répondre précisément parce qu’évidemment, il faudrait faire un travail sociologique très dense et très long. Nous, on peut difficilement apporter une réponse unique, mais on peut y mettre des hypothèses. La première des raisons, c’est probablement lié à des raisons historiques. Vous savez, Richelieu disait dans son testament politique à Louis XIII que les larmes des souverains ont le goût salé des océans qu’ils ont oubliés. Et c’est vrai que c’est un paradoxe français, ou c’est plutôt quelque chose d’assez long dans l’histoire de France, qu’à plusieurs reprises, il y a eu des intérêts portés vers la mer, sous Richelieu, par exemple, ou sous Louis XV, mais ça a été très cyclique. Et la France, les différents gouvernements français depuis très longtemps, depuis le Moyen-Âge, souvent, la plupart du temps, orienter leur pensée stratégique plutôt vers des questions terrestres, des questions de frontières, des questions de rivalité politique, notamment avec l’Espagne de Charles Quint, la question de la construction des frontières vers l’Est, même sous la Révolution française, Danton regardait les frontières de la France jusqu’au Rhin et il n’y avait pas tellement de lecture de la projection de la France vers l’extérieur, ce que De Gaulle fera lui par contre, il y a un discours de De Gaulle à l’école navale, pendant sa présidence, où il dira que justement la mer est un moyen pour la France de s’étendre. Mais il y a un aspect historique qui s’explique par justement une lecture plutôt européenne de la politique d’extension française. Ça, c’est un premier aspect.
Il y a un deuxième aspect, je pense, qui est lié au fait que notre économie, depuis très longtemps, repose beaucoup sur des piliers terrestres, continentaux. L’agriculture, bien sûr, mais aussi notre industrie, qui s’est constituée notamment dans le nord de la France, dans l’est de la France, le long de la vallée du Rhône, dans le bassin parisien, aujourd’hui l’aéronautique à Toulouse, qui est plutôt basée sur l’intérieur des terres, sur des problématiques qui sont éloignées de la mer. Et donc, évidemment, on ne peut pas généraliser, parce que si on prend par exemple la Bretagne, là on a en revanche ce qu’on appelle une maritimité très forte, c’est-à-dire une pénétration du fait maritime très puissante en Bretagne. et un peu en Vendée, un petit peu dans les pays de la Loire, un petit peu en Normandie aussi, bien sûr également un peu en Provence, mais dans une moindre mesure. Mais le fait maritime, il est très inégalement pénétré au sein de la population et du territoire français, notamment pour des questions économiques. La pêche est très géographiquement localisée en France, plutôt en Bretagne, en Normandie, nettement moins par exemple dans le sud-ouest de la France, où pourtant on a une façade maritime très importante.
Donc ça, c’est un autre aspect. On pourrait également rajouter un autre paramètre, c’est que dans les programmes scolaires, la mer a longtemps, pas que scolaire, mais aussi universitaire, la mer a très très très longtemps été ignorée des sciences humaines, mais aussi en grande partie des sciences dures. Vous savez, il est très difficile aujourd’hui d’identifier des formations d’océanographes en France, il y en a, mais elles sont difficiles à identifier, elles ont rarement pignon sur rue, en tout cas de manière majeure, contrairement à ce qui peut se faire dans d’autres pays. En géographie, j’ai fait des études de géographie, il est pratiquement impossible en France, il y en a quelques-unes, mais elles sont très localisées en Bretagne ou à Nantes, encore une fois, d’avoir des formations spécifiquement consacrées à la mer ou au littoral. Bien sûr, il y a celles de La Rochelle, de Nantes, de Brest, mais elles sont peu lissées sur le reste de la France. Et puis, si on regarde à l’échelle du citoyen, tout citoyen est passé par l’école, collège, lycée. Et jusqu’à il y a très, très peu de temps, il n’y a même pas dix ans, les questions maritimes étaient quasiment absentes des programmes.
Aujourd’hui, elles deviennent un aspect de plus en plus important. Mais quand vous savez qu’il y a à peu près au moins 70%, il y a certaines études qui disent 90%, des professeurs d’histoire géo en France qui ont un diplôme d’histoire et uniquement d’histoire, et donc la géographie est très secondaire dans leur formation. Forcément, mécaniquement, la sensibilisation des étudiants et donc du futur citoyen à ces questions-là est assez faible. Donc je pense qu’il y a plusieurs paramètres, il y en a sans aucun doute bien d’autres, mais si on devait en prendre un petit nombre, je mettrais une pièce plutôt sur cela.
Charlotte Simoni
Je me suis alors interrogée sur les conséquences de cette invisibilisation médiatique. Si l’océan est si peu présent dans nos journaux, et donc de nos récits collectifs, est-ce que cette absence relative a biaisé la perception que nous, citoyens, avons de l’océan ? Et surtout, est-ce que cette faible visibilité a freiné la place que l’océan occupe dans le débat public et dans les priorités gouvernementales ?
Sylvain Domergue
Oui, en fait, il faut bien comprendre que tout ça, c’est lié à quelque chose que les sociologues étudient depuis très longtemps, notamment, je crois, depuis les années 40. Enfin, on en parle un peu dans l’article. C’est ce qu’on appelle l’agenda setting, c’est-à-dire, en français, la mise à l’agenda d’un sujet. Et pour bien comprendre ça, moi, j’aime bien faire deux analogies avec mes étudiants et mes élèves pour bien saisir ça. Vous prenez l’exemple des conflits aujourd’hui. Aujourd’hui, on parle énormément du conflit israélo-palestinien ou, par exemple… ce qui s’est passé en Bosnie il y a 20 ans, ou encore l’Iran, pour différentes raisons, parce qu’il y a une proximité géographique, parce qu’il y a une proximité culturelle, parce qu’on a des liens historiques avec ces territoires. Il y a plein de paramètres. Et en même temps, il y a des conflits qui sont bien plus anciens, dont on ne parle absolument jamais. Je pense à la République démocratique du Congo, par exemple, qui est une guerre continue depuis pratiquement 80 ans, on n’en parle absolument jamais. Aujourd’hui, on a une guerre au Soudan, on n’en parle pratiquement jamais. Et on n’a pas vu… comme on l’a vu pour la Palestine, des gens monter sur un voilier et aller livrer du matériel aux Congolais ou aux Soudanais, alors qu’on est sur des conflits très anciens, très meurtriers. Donc vous voyez, c’est un biais de perception.
On peut faire un même parallèle avec des questions plutôt du quotidien en prenant l’exemple des violences faites aux femmes, par exemple. Les violences faites aux femmes, ça fait des décennies, des siècles même que ça existe. Il a fallu attendre très récemment pour qu’il y ait le hashtag MeToo et une prise de conscience médiatique pour que ça devienne un sujet de société et qu’on mette en place des politiques efficaces ou du moins en tout cas plus efficaces qu’avant. Donc, ce n’est pas parce qu’un problème existe qu’il est appréhendé par la population et ça, c’est lié à la mise en contact du phénomène et de la population. Donc ça, c’est le rôle du journaliste ou du média au sens large. Ça peut être des réseaux sociaux, ça peut être…
Donc, pour revenir aux océans, en fait, l’analogie, elle s’applique là très bien. C’est que quand on a une faible mobilisation du sujet par le vecteur médiatique ou par la communauté journalistique, eh bien, derrière, forcément, la conscientisation du problème, c’est ce qu’on appelle, par exemple, la sécurisation en sciences politiques, c’est-à-dire le fait d’ériger un problème, de construire sociologiquement un problème en un enjeu de sécurité, eh bien, forcément, ça ne percole pas. Il n’y a pas de précipité chimique dans l’opinion publique. Et donc forcément, s’il n’y a pas d’intérêt pour l’opinion publique dans nos démocraties, où nos démocraties sont des… Une démocratie, c’est quoi ? C’est quelque chose de très construit. C’est-à-dire que le politique va essayer de répondre à son marché électoral de ses électeurs, s’il n’y a pas de priorisation de ces phénomènes-là, il ne va pas construire des politiques publiques. Alors, c’est vrai sans être vrai, parce qu’on a quand même eu, par exemple, des gouvernements, depuis François Mitterrand, avec la création, par exemple, du Premier ministère de la Mer en France, ou du général de Gaulle, qui avait relancé une construction d’une politique maritime en France, pour des questions géostratégiques, notamment, mais pas seulement.
On a des gouvernements qui ont parfois porté des politiques maritimes sans qu’il y ait d’attente particulière dans l’opinion publique parce que eux, d’un point de vue de gouvernants, ils avaient identifié ces aspects-là comme un moyen pour la France d’exister par exemple sur la scène internationale. Ça peut être de manière, si vous voulez, un peu indirecte. Mais en tout cas, il est clair que sans l’appel d’air de l’opinion publique, il est évident que nos pouvoirs publics, nos parlementaires, on va avoir du mal à euh poussé à la création de politiques en ce sens-là. Alors, ce qui est intéressant pour finir avec les parlementaires, c’est que les parlementaires eux-mêmes se sont emparés du sujet à plusieurs reprises, et il y a eu plusieurs rapports parlementaires, le premier du Sénat en 2012, je crois, ou 2014, il y en a eu un second de l’Assemblée nationale, quelques années plus tard, qui ont dit la même chose tous les deux, c’est la France a une assise territoriale maritime importante, mais étrangement, les Français n’en ont pas conscience. C’est pareil pour nos Outre-mer.
On a une assise territoriale outre-mer qui est très importante. On est le dernier pays sur lequel le soleil ne se couche jamais. On est le pays qui a le plus de frontières au monde avec les autres pays du monde. Mais les Français n’en ont pas conscience. Donc là, c’est intéressant parce que parfois, le politique a conscience d’un problème avant l’opinion publique.
Charlotte Simoni
Alors, quel levier d’action pour remettre l’océan sur devant de la scène ? Favoriser les ponts entre journalistes et scientifiques sur les questions océanographiques ? Structurer des campagnes éducatives qui intègrent l’océan dans les programmes scolaires ? Sylvain Domergue me partage ses réflexions.
Sylvain Domergue
Le premier des éléments à mettre en œuvre, c’est quelque chose qui est déjà mis en œuvre avec beaucoup de… qui a vraiment été mis en œuvre par les gouvernements récents, depuis l’élection d’Emmanuel Macron et puis sous le Premier ministre Édouard Philippe, il y a eu beaucoup de travail qui a été fait, c’est quelque chose à mettre à leur crédit, sur la construction d’une stratégie maritime et du littoral. Ça c’est quelque chose qui était un peu dit plus, il y avait des documents, attention je ne dis pas que les gouvernements précédents ne l’avaient pas fait. Mais c’était des choses un peu diffuses. Il y avait eu un Grenelle de la mer, je crois, sous Nicolas Sarkozy. C’était déjà une très bonne initiative. Je crois que c’était sous Nicolas Sarkozy. Il y a eu beaucoup de documents qui ont été produits par différentes administrations. Mais c’est vrai que là, de créer un document unique de stratégie de la mer et du littoral, déjà, ça aide les administrations à avoir un document référentiel unique et donc pour construire derrière des politiques plus complexes et plus… plus thématiques, plus segmentées en fonction des thématiques économiques, par exemple environnementales, qui sont tirées. Donc il faut évidemment poursuivre cet effort de valorisation politique par vraiment le plus haut niveau de l’État. Ça, c’est une première chose.
La deuxième chose, c’est qu’il faut, à mon avis, que les administrations périphériques de l’État, celles qui conseillent l’État, continuent de faire ce qu’elles font aujourd’hui, c’est-à-dire des travaux de valorisation, des rapports parlementaires, par exemple, qui ont été faits de manière assez régulière, en moyenne, ces dix dernières années, tous les sept, huit ans, qui permet d’attirer l’attention de manière régulière des gouvernants. Là, j’ai été audité cette année par le Conseil d’État, entre autres avec des dizaines et des dizaines d’autres chercheurs, professionnels de la mer, justement sur la question de la mer. Donc là, il y a un gros rapport qui va sortir l’année prochaine. Il sera à suivre avec beaucoup d’attention, parce qu’il y a un vrai effort du Conseil d’État, et donc de l’appareil d’État au sens large pour s’appréhender ces sujets-là. Ça, j’ai envie de dire, c’est la partie institutionnelle. Il y a du travail qui est fait.
J’ai été reçu à l’Élysée il n’y a pas longtemps et ils m’ont posé la question, mais comment se fait-il que malgré tout ce qu’on met en œuvre, pourquoi, j’ai bien aimé l’expression qu’ils ont employée, mes interlocuteurs, les conseillers du président, c’était pourquoi ça ne passe pas le mur du son ? Et c’est vrai que j’ai trouvé que c’était très bien comme expression parce que le président s’est beaucoup impliqué récemment dans… j’ai oublié le nom un sommet des océans qui réalise tous les ans alors il y a eu l’UNOC bien sûr mais il y a un sommet national des océans dans lequel il s’est beaucoup impliqué et ça a du mal à prendre alors il y a un deuxième aspect donc là si on sort de l’aspect purement institutionnel il n’y a pas en France par exemple de think tank consacré aux océans il y en a à l’étranger, il n’y en a pas en France on a des organes de lobbying comme le cluster maritime français qui font un travail formidable mais c’est tout petit Merci. Et c’est vraiment très segmenté. On a la fondation de la mer, c’est très bien, c’est formidable ce qu’ils font, mais c’est tout petit et forcément, ils ont une assise médiatique qui reste encore assez limitée. Il y a l’académie de marine, mais c’est pareil, c’est tout petit, c’est formidable. Il y a des écrivains, il y a des amiraux, il y a des scientifiques, mais ça reste une toute petite entité qui a quand même encore un peu de mal à exister médiatiquement. Donc vous voyez, ça existe, des entités de support comme ça, mais elles sont très dispersées et forcément, leur part, Leur poids médiatique a du mal à peser concrètement.
Alors, qu’est-ce qu’on peut faire également ? Moi, je suis tombé un peu par hasard en faisant mes recherches sur quelque chose qui a été fait au Japon. Le Japon, dans les années 80-90, a connu un peu une crise existentielle sur sa place dans le monde, sur son existence en tant qu’archipel qui est confrontée à des compétiteurs, la Russie, la Chine. même la Corée qui revendiquait des espaces maritimes et insulaires, et aussi une crise de vocation dans le domaine économique maritime. Qu’est-ce qu’ils ont fait ? En 1995 ou 1996, ils ont créé une journée nationale de la mer, qui est un jour férié. C’est un événement culturel qui est vraiment important au Japon. Il y a des manifestations, toutes les écoles préparent ça à l’avance avec des événements dans les écoles primaires, avec des rencontres avec des professionnels de la mer. Et ce n’est pas seulement une logique purement éducative et culturelle et festive, c’est un vrai moment d’identité nationale. Ils s’identifient comme un état maritime profond parce que c’est un archipel, parce qu’ils ont une assise maritime importante. Mais la France a une assise maritime qui est encore plus importante. Donc nous, on n’a ni dix journées de l’outre-mer qui est vraiment valorisée, ni journée de la mer qui est véritablement valorisée. Alors que quand vous allez au Danemark ou en Norvège, il y a un rapport à la mer qui est quand même nettement plus fort. Enfin, peut-être…
Bon, évidemment, il y a un aspect valorisation de l’économie maritime, mais ça, c’est difficile à faire de manière très volontaire. Ça, ce sont les acteurs économiques qui construiront un secteur qui est déjà dynamique. Construction navale, énergie, les câbles sous-marins, on a des leaders là-dedans. Donc, il faut continuer à les valoriser, la CMA, CGM, bien entendu. Mais dans l’immédiat, je pense qu’il faut continuer de faire ce qu’on fait, notamment dans l’éducation nationale, c’est-à-dire continuer cette sensibilisation pour… les questions maritimes, mais encore une fois, comme je vous le disais tout à l’heure, il y a peut-être une question à se poser sur le recrutement des enseignants, où quand on a entre 80 et 90% d’enseignants d’histoire-géo qui sont des historiens et si peu de géographes, ça interroge un peu, parce que forcément l’intérêt de l’enseignant pour aller chercher de la valorisation de ces sujets-là, je ne dis pas que les collègues d’histoire ne sont pas capables de le faire, mais c’est sûr qu’il y a une sensibilisation qui est un peu plus compliquée à faire, c’est ce qui se passe en physique-chimie, forcément, celui qui a une formation de physique va avoir tendance à valoriser la physique à la différence du collègue de chimie. Les deux sont très importants, mais là, il y a une distorsion 80-20 qui interroge un peu sur la manière dont l’éducation nationale est capable de s’emparer de ces sujets-là et de les valoriser véritablement au quotidien.
Charlotte Simoni
Pour conclure cet épisode, j’ai voulu sortir du droit et de la géopolitique et interroger quelque chose de plus intime, nos représentations. Car au fond, Cette invisibilisation de l’océan ne tient-elle pas à l’image que nous nous en faisons ? Est-ce parce que la majorité de la vie marine échappe à notre regard ? Parce qu’elle se déploie loin des côtes, loin de nos perceptions immédiates ? Un constat d’autant plus étonnant quand on sait que la moitié de la population mondiale vit à moins de 100 km des côtes. Pour explorer cette dimension, j’ai interrogé Laurence Devillairs, philosophe et autrice du livre Petite philosophie de la mer.
Laurence Devillairs
Je vous répondrai en demi-teinte. Oui, ce qu’on ne voit pas fait qu’on n’est pas concerné par ça. Donc, je pense que la première chose, c’est qu’on ne voit pas les océans. Mais pourquoi on ne les voit pas ? Mais parce qu’on n’y habite pas. On n’y habite pas. On habite à côté. Il y en a même qui habitent à côté sans le voir. Ou même qu’on construit des bars pour qu’on en ait dit ce qui est beau, ce qui est à voir. Mais on n’y habite pas. C’est-à-dire ? qu’il n’y a pas encore une emprise par le logement, par exemple, des terriens que nous sommes, parce que c’est une autre explication, nous sommes des terriens. Nous marchons, nous ne nageons pas. Il n’y a pas encore l’emprise des terriens sur la mer. Et donc j’ajouterais, tant mieux. Je vais vous dire, je suis toujours embêtée quand il s’agit de parler de la mer, parce que… Vous l’avez compris, la défendre et en parler, ça me paraît indissociable. C’est parce qu’on en parle qu’on en défendra. Mais en même temps, j’ajouterai deux choses qui me semblent primordiales. Je veux en parler pour réaffirmer le fait qu’il faut bannir, interdire, ça veut dire réglementer, l’emprise sur la mer.
Et puis la deuxième chose, donc ça, ça me parlait. Et quand je dis interdire, c’est interdire. Je parle en termes juridiques, politiques. Il faut une politique de la non-emprise de la mer. Parce qu’on sait ce que ça fait que l’emprise sur la terre, on l’a saccagée. Donc il ne faut pas que la mer soit un plan B à saccager. Donc, il me semble important que dès qu’on parle de la mer, on parle de l’absolue nécessité d’interdire, donc réguler, réglementer, légiférer la non-emprise sur la mer. Ça me paraît le point de départ de toute politique, vraiment. Et puis, la deuxième chose qui est plus philosophique, mais finalement, elle est plus profonde, c’est qu’il faut maintenir le mystère. Il faut maintenir le mystère. Toutes les choses belles ont un mystère. Toutes les choses importantes sont un mystère. Qu’est-ce qui fait qu’on aime quelqu’un ? Quand vous commencez à dire pourquoi, c’est que c’est le début de la fin. On ne sait pas pourquoi. Donc, il faut maintenir le mystère de la mer. C’est-à-dire qu’on n’en voit que très peu. On ne voit que la surface. Il y a plein de phénomènes qu’on ne comprend pas. Déjà, par exemple, on dit que la mer est bleue. C’est faux, elle n’a pas de couleur. Mais il faut maintenir son mystère. Parce que je crois… que cette volonté que nous avons d’emprise, elle naît, je l’ai dit, de la dépréciation, mais aussi du fait qu’on a banalisé.
Et si on transforme, par exemple, encore sur la plage qui est à côté de là où je vais, ça me rend folle. Normalement, c’est réglementé, ça doit être à telle distance de la plage, mais il y a des jet-ski ou les hors-bords. Alors, pour moi, c’est de la pollution. Pour moi, ça devrait tout simplement n’exister qu’à certaines heures et pendant un certain temps seulement. Et vous me diriez, il faut l’interdire, que je ne serais pas loin de dire oui. Mais je vous dis ça pourquoi ? Parce que ça consiste à transformer la mer en ce qu’elle n’est pas, c’est-à-dire en autoroute. Et donc, si on maintient le mystère et donc la non-emprise, on ne transformera pas la mer en ce qu’elle n’est pas. Elle n’est pas un hypermarché, donc on régule la pêche, elle n’est pas un hypermarché, elle n’est pas mon frigo, elle n’est pas mon air de jeu, elle n’est pas mon autoroute, elle n’est pas mon cendrier. Et ça, on transforme les choses en ce qu’elles ne sont pas quand on les déprécie et quand on les banalise. Ouais, ben quoi ? C’est la mer. Ah ouais, mais c’est la mer. C’est cet infini mystère de notre planète.
Charlotte Simoni
Vous l’aurez compris, pour Laurence de Villairs, la compréhension du monde océanique suppose aussi de réapprendre à regarder, à éprouver. Pour elle, et j’espère ne pas trahir ses propos, montrer la beauté du monde, ce n’est pas l’esthétiser naïvement, c’est recréer un lien sensible avec le vivant. Car ce que l’on ne perçoit plus, ce que l’on ne ressent plus, finit par perdre de sa valeur. Une vision que je partage pleinement à l’heure où les technologies nous maintiennent dans des environnements de plus en plus filtrées et où notre rapport direct à la nature s’amenuise. La solution serait-elle alors de renouer avec l’esthétique comme manière d’habiter le monde ? Faut-il voir pour savoir ? Faut-il ressentir pour protéger et ne plus déprécier ?
Laurence Devillairs
Montrer, ça évite de rester dans les mots. Vous voyez, autoritarisme, tyrannie, despotisme, même néofascisme, c’est des mots. Mais de montrer concrètement ça. C’est dépasser les limites, etc. Je pense que ça, c’est important. Avec les limites, quand même, c’est qu’on ne voit que ce qu’on veut voir. Donc, on est déjà limité dans ce qu’on va voir. Mais quand même, si on voyait davantage, je pense qu’on se sentirait davantage concerné. Et moi, j’ajoute, ça c’est mon autre livre qui est né de la philosophie de la mer, La Splendeur du Monde, j’ajoute que… plus on nous éduquera à voir la beauté du monde, en l’occurrence la beauté naturelle, mais je ne fais pas de distinction, beauté naturelle, beauté culturelle, voire beauté humaine de paroles, de gestes. Mais plus on nous éduquera à voir la beauté, plus on se sentira concerné. Et on se sentirait concerné par l’écologie, par exemple, sans que ce soit une punition. Mais parce que je crois que ce qu’on apprend à connaître et à voir fait qu’on apprend à le respecter. Je pense que le respect, c’est curieux, vous pourrez croire que le respect, ça naît des émotions ou des sentiments. Oui, mais pas seulement. Les émotions, ça naît du fait de voir, je pense. Le respect, pardon. Le respect, ça naît du fait de voir.
Comment on peut tuer une baleine ? Et pourtant, les pays que j’aime le plus au monde, après la Corse, c’est les îles Féroé qui continuent à chasser la baleine. Donc, voilà, ce sont les pays que j’aime le plus au monde, les îles Ferroé, l’Islande. Mais comment, quand on a vu, je crois que ce n’est même pas beau, c’est sublime une baleine, quand on a vu le sublime de cet animal, comment on peut vouloir la tuer ? Moi, je pense qu’on ne préserve pas, qu’on ne respecte pas et donc qu’on tue ce qu’on a déprécié. Donc, on déprécie quand on ne sait pas voir. Une fois qu’on a vraiment ouvert les yeux et qu’on a pris le temps de voir, parce que parfois on regarde plein de choses mais on ne voit rien, et qu’on a pris le temps de voir, je pense qu’on arrête de déprécier. Je vous donne un exemple moins dramatique et peut-être moins polémique que la baleine. Moi j’ai un ami qui est océanographe et il m’a dit qu’en fait, d’aller même voir les baleines sur un bateau, ces excursions, ça les perturbe. Voilà, moi qui les aime, j’ai arrêté de le faire, etc. Mais parce que je pense qu’en fait, on s’est dit encore plus la beauté de la mer et des animaux qui sont dans la mer quand on accepte cette distance du respect. Ce n’est pas un jouet, ce n’est pas à moi, ce n’est pas ma possession. Je pense qu’on est juste les dépositaires de ce qu’il y a dans le monde.
On est juste les gardiens d’une certaine façon. Mais je ne suis pas propriétaire. Et je pense que se sentir propriétaire, c’est se croire autorisé à avoir une emprise sur quelque chose. Et ça, c’est déprécié. Ça, c’est déprécié. Je pense que quand on laisse être les choses, et c’est savoir, vous ne pouvez pas voir sans laisser être ce que vous voyez, sinon c’est consommer. La mer, c’est une école d’humilité, c’est une école de beauté, de respect et d’humilité. La mer est un dieu, c’est elle qui décide, c’est elle qui fait ce qu’elle veut. Même dans les soi-disant mers tranquilles comme la Méditerranée, moi c’est où j’ai eu en bateau les pires tempêtes, enfin ce qui m’a fait le plus peur. Donc la mer… Merci. Il faut avoir cette humilité de la laisser être ce qu’elle est. Elle n’est pas là pour moi. Par contre, moi, j’ai besoin d’elle. Elle n’est pas là pour moi. Je pense qu’il faut redonner sa liberté aux choses, aux animaux, aux êtres humains, ça paraît évident, mais à la mer, à tout ce qui nous entoure. Ce n’est pas fait pour moi.
Charlotte Simoni
Si je rejoins pleinement les propos de Laurence de Villers, je m’interroge encore sur cette notion de voir pour comprendre. Je m’explique. En décembre 2024, le gouvernement norvégien a fait marche arrière au sujet de l’exploitation minière de ses fonds marins. La Norvège souhaite en effet autoriser l’extraction industrielle dans les grands fonds situés sous sa juridiction pour y récupérer des métaux précieux comme le cuivre ou le colbat devenus indispensables à la transition énergétique et à la fabrication d’objets connectés. Et ce fait m’a questionné. Comment un pays souvent réputé comme pionnier en matière de développement durable Peut-il envisager une activité faisant peser des risques réels sur la biodiversité ? Pour Laurence Devillairs, il ne s’agit pas seulement de réglementer la mer, mais aussi de repenser notre rapport à elle, en construisant un véritable pacte, non pas d’appropriation, mais de responsabilité, afin que l’océan ne devienne une fois de plus un territoire d’emprise.
Laurence Devillairs
Alors moi je pense qu’il y a plusieurs choses. Je pense que la première chose c’est qu’on a surexploité la terre, donc on se dit bah… La mer est une réserve. Donc ça, c’est un schéma qu’il faut absolument inverser. La mer n’est pas une réserve à exploiter. Elle ne m’appartient pas, d’où la non emprise et le pacte. La deuxième chose, je pense que c’est… On continue à penser que la seule chose qui tient le lieu de politique, ce n’est pas la justice, c’est la richesse. Quelle qu’elle soit. Si on pense que ce qui tient lieu de politique, c’est s’enrichir et pas rendre plus juste, oui, ça donne qu’on va continuer à mettre notre pouvoir sur, notre emprise. Et puis, la troisième chose, je pense, et c’est lié, c’est que nous sommes sur une planète qui a perdu ses ressources parce qu’on les a surexploitées. Donc, on va aller chercher ailleurs. C’est la course en avant, la fuite en avant vers l’enrichissement. Je pense qu’il y a ces trois choses. Moi, je pense que c’est une mission cruciale de l’Europe.
Une mission cruciale de l’Europe de dire qu’il faut ce sens du pacte avec l’environnement, avec la mer. Encore une fois, j’ai bien conscience et c’est des critiques qu’on fait aux philosophes qui… qui mettent en avant l’idée de pacte, le pacte avec les animaux, par exemple, en disant « oui, mais ce ne sont pas des personnes qui ont peut-être le sens de la justice, en tout cas pour la mère, ce n’est pas un être moral qui a l’idée de volonté, qui n’a pas de volonté, par exemple. » Oui, bien sûr. Mais je pense que nous, humains, on a peut-être cette particularité dans l’arène animale qu’on se sent responsable des choses. Et même quand on ne l’est pas, c’est ce qui fait qu’on est coupable de ne pas se sentir responsable. Je pense qu’on doit penser le pacte avec la mer comme le fait qu’on est responsable de ce qu’on fera d’elle. Donc on passe un pacte de responsabilité qui est envers nous-mêmes en réalité, en se disant, nous humains, on se doit de ne pas continuer à faire ce qu’on a déjà fait avec la terre. Mais je crois qu’on a la vision inverse, c’est-à-dire qu’on se dit… La mer est une réserve à exploiter. C’est ça qu’il faut absolument changer.
