
Environnement : comment s'organise la mobilisation citoyenne dans les territoires de montagne ?
Épisode 18 - Avec Pauline Dalmais, Steve Hagimont, Valérie Paumier et Thomas Simon
Depuis plusieurs années, les territoires de montagne sont devenus des terrains sous tension.
Entre attractivité touristique et dérèglement climatique, les décisions d’aménagement y cristallisent de plus en plus de conflits.
À Villard-de-Lans, dans le Vercors, le projet Ananda Resort — un complexe hôtelier de luxe porté par l’ancien basketteur Tony Parker — en est une illustration frappante. Annoncé en 2020, ce projet de grande ampleur a finalement été rejeté en 2025 par la préfecture du massif des Alpes, en raison notamment de son impact sur les ressources naturelles… et du poids d’une mobilisation citoyenne inédite.
Car derrière cette décision administrative se cache une histoire plus large : celle de citoyens qui, pendant quatre ans, se sont organisés pour comprendre le projet, informer la population, interpeller les élus et utiliser les leviers juridiques à leur disposition.
Alors, je me suis questionnée : comment naît une mobilisation citoyenne locale ? Comment se structure-t-elle ?
Dans cet épisode, je remonte le fil de plusieurs luttes en montagne, de Villard-de-Lans à La Clusaz, pour raconter ce que ces engagements produisent concrètement : des victoires parfois, mais aussi des tensions, des pressions, des dilemmes juridiques et humains. À travers ces récits, une question centrale émerge : pourquoi ces conflits sont-ils devenus si vifs en montagne ?
Enfin, cet épisode ouvre une réflexion essentielle sur l’avenir. Face à l’urgence climatique, une conviction s’impose : la transition en montagne ne pourra pas se faire sans une participation citoyenne réelle et démocratique. À condition qu’elle ne se limite pas à des consultations tardives, mais qu’elle crée de véritables espaces de débat, capables de transformer les désaccords en décisions collectives.
Belle écoute !
DÉROULÉ DE L’ÉPISODE
00 :34 => Introduction
02 :03 => La mobilisation citoyenne à La Clusaz
06 :53 => La mobilisation citoyenne à Villard de Lans
15 :03 => Fatigue associative
17 :14 => Difficultés de dialogue
19 :56 => Menaces et tensions
24 :04 => Contraintes juridiques
27 :37 => Histoire du ski
32 :16 => Évolution des prix du foncier en montagne
35 :43 => Construction en montagne : pourquoi continuer ?
40 :33 => Acteurs attachés aux sports d’hiver
44 :50 => Quand les consultations citoyennes sont trop tardives
46 :05 => Se rendre aux conseils municipaux : premier réflexe à avoir
49 :47 => La participation citoyenne vu par Fréquence Commune
51 :47 => Démocratie participative : cas pratique de la station de Saint Hilaire du Touvet
59 :03 => Témoignage
01 :02 :02 => Outils pour favoriser la participation citoyenne
CHIFFRES CLÉS
89%
des personnes interrogées au niveau mondial réclament une intensification de l’action politique contre le changement climatique.
71%
des Français estiment que la démocratie fonctionnerait mieux si les citoyens étaient directement associés aux décisions politiques.
400
c'est le nombre de communes ayant des budgets participatifs en 2022, ce qui concerne environ 12 millions de Français.
SOLUTIONS
Pour les grands lecteurs :
- Justice pour le climat ! Les nouvelles formes de mobilisation citoyenne, de Judith Rochfeld (Éditions Odile Jacob)
- Petit manuel de justice climatique à l’usage des citoyens, de James Boyce (Éditions Les liens qui libérent)
Droit et climat : interventions publiques locales et mobilisations citoyennes, de Nicolas Kada (Éditions Dalloz)
Pour les petits lecteurs (mais qui ont de grandes idées !) :
- Le loup qui devenait chef de la forêt, de Orianne Lallemand et Éléonore Thuillier (Auzou), dès 3 ans.
- S’unir c’est se mélanger, de Laurent Cardon (Éditions Père Fouettard), dès 5 ans.
- Le petit livre pour comprendre la démocratie, de Agnès Barber et Hubert Poirot-Bourdin (Éditions Bayard Jeunesse), dès 7 ans.
- La démocratie en BD, de Nathalie Loiseau (Casterman), dès 8 ans.
- La grande odyssée de la démocratie de Éric Héliot (Actes Sud Jeunesse), dès 9 ans.
- Citoyen de demain de Pierre Ducrozet, Julieta Canepa et Maria Frade (La Martinière jeunesse), dès 12 ans.
Pour ceux qui veulent agir :
- Réaliser une Fresque de l’Engagement. Objectif : permettre à chacun et chacune « de découvrir de manière ludique et collaborative les enjeux du Développement Durable, tout en s’appropriant des solutions concrètes pour s’engager ».
- Faire appel à la société coopérative Fréquence Commune, qui accompagne les collectivités pour penser de nouvelles manières de faire de la politique. Comment ? En proposant des outils concrets pour construire – au sein des exécutifs locaux – des modèles de prise de décision plus démocratiques et des moyens efficaces pour construire une réelle participation citoyenne.
- Le projet citoyen participatif Mairie-Me, dont l’objectif est de valoriser la parole des habitants afin que leurs priorités locales soient prises en compte par les élu(e)s.
RESSOURCES
Globally representative evidence on the actual and perceived support for climate action (Nature – 2024)
Climate activism (Pew Research Center – 2023)
The People’s Climate Vote 2024 (UNDP – 2024)
Citizen support for climate action (European Commission – 2025)
Exploring New Frontiers in Citizen Participation in the Policy Cycle (OECD – 2025)
La participation du public aux décisions impactant l’environnement (CESE – 2025)
Participation citoyenne au cycle de l’action publique (OCDE – Juin 2025)
TRANSCRIPTION DE L'ÉPISODE
Cliquez ici pour lire transcription complète !
Charlotte Simoni
Imaginez, un projet immobilier d’envergure, dans un petit village de montagne, initié par l’un des plus grands athlètes français de sa génération, mais finalement rejeté grâce à une mobilisation citoyenne sans précédent. Vous l’aurez peut-être deviné, je parle ici de l’Ananda Resort, un complexe hôtelier de luxe porté par l’ancien basketteur Tony Parker, au cœur de la station de Villars de Lens dans le Vercors.
Ce projet immobilier, qui comptait 700 lits avec commerce et activités indoor, a essuyé en septembre dernier un revers de la préfecture du Massif des Alpes pour dimensionnement manifestement excessif au regard de l’offre actuelle et de l’équilibre en matière de ressources naturelles. Mais ce qui m’a personnellement interpellée, c’est la prise en compte de la mobilisation citoyenne, citée deux fois dans l’arrêté préfectoral. Car depuis 2020, année de l’annonce du projet, une partie de la population du Vercors s’oppose fermement à cette nouvelle unité touristique.
En quatre ans, cette fronde a même donné naissance à une association parfaitement structurée dont les contestations ont sans aucun doute pesé dans la décision préfectorale. Alors je me suis questionnée. Comment s’organisent ces nouvelles mobilisations citoyennes ? Quels impacts dans la vie quotidienne de ceux qui se mobilisent ? Quel recours en cas de conflit avec les élus locaux ? Et surtout, comment établir en amont une communication claire et bienveillante entre citoyens et politique publique ? Un sujet que je vous propose de découvrir aujourd’hui dans ce nouvel épisode du podcast à chaud.
Belle écoute !
Extrait de l’émission « Aujourd’hui Madame » (1977)
Charlotte Simoni
Cet extrait de l’émission Aujourd’hui Madame date de 1977, aux prémices des premiers grands mouvements de mobilisation citoyenne environnementale.
Depuis, les modes d’action se sont organisés. Ils sont plus structurés, ont gagné en compétences et s’appuient sur des campagnes de communication bien rodées. Dans les territoires de montagne, où l’augmentation rapide des températures, environ plus de 2 degrés contre 1,4 dans le reste de la France, a engendré de nombreuses conséquences environnementales, économiques et sociales, les mobilisations contre des projets écocides prennent un relief particulier.
Pour mieux comprendre cette organisation, j’ai rencontré Valérie Paumier, fondatrice de l’association Résilience Montagne, qui m’a expliqué comment, autour d’un projet de retenue d’eau à la Clusaz, destiné essentiellement à produire l’enneigement artificiel de la station, citoyens, associations et experts ont construit une mobilisation structurée.
Valérie Paumier
La force des mouvements citoyens aujourd’hui, c’est qu’ils sont organisés, c’est qu’ils sont multicompétents, ce sont des gens qui apportent des réseaux, mais de fou. Moi, quand j’apprends qu’au-dessus de chez moi, il y a ce truc-là, je suis à Annecy, donc à 40 bornes, à 30 bornes, à la Clusaz, il y a ça.
Je contacte les associations citoyennes, qui sont souvent des gens que je connais parce qu’ils arrêtent tous les projets, ils sont prêts à faire n’importe quoi, ils y vont, ils y vont, et bravo à eux, parce que c’est des années de lutte. Et j’en dis, attendez, il y a un modèle économique derrière.
Et puis attention, parce que c’est un projet d’État, derrière on a Wauquiez, on va avoir l’État, ça va taper fort, les gars. Donc, ils font monter un plan comme, mais béton, mais béton. Et on décide de monter la com’ de Sauvons Beauregard, où je leur dis, écoutez, moi, je vous propose de le faire, et on fait un plan média, mais comme dans une boîte.
C’est-à-dire qu’on ne tape jamais sur les élus, OK, ils vont nous taper dessus. Mais surtout, il faut être constructif, on est contre le projet, et on propose une solution alternative à l’eau. Parce qu’il a besoin de l’eau, en fait.
S’il a besoin d’eau, on cherche de l’eau. Donc, pour trouver de l’eau, il faut des hydrologues, des géomorphologues. Donc, en fait, il faut payer des spécialistes.
Donc, on commence à monter une cagnotte. Il faut des scientifiques qui nous trouvent de l’eau, qui nous disent, il y a vraiment besoin d’eau dans le village, ou pas. Et puis, petit à petit, on fait un communiqué de presse.
On est super organisé. Au début, on était six. On ne dit jamais qu’on est six.
On lance une pétition. La pétition, vu les réseaux des uns des autres, très vite, on a 40 000 signatures, mais très vite. Parce qu’en fait, les réseaux des uns des autres, ils sont ultra puissants.
Et attention, toujours en se disant, on ne prend pas les politiques. Attention, les verts vont arriver et LFI vont arriver. Qu’est-ce qu’on en fait ? On va avoir besoin d’eux pour la communication, mais ils n’intègrent pas le collectif.
Ils se servent de notre mobilisation, parce qu’on va avoir besoin, à un moment, d’avoir de la résonance au national, mais ils ne rentrent pas dans le collectif. Et puis, il faut qu’à un moment, on sorte de la vallée sur la communication. Il n’était pas question qu’on communique tous les jours dans le Dauphiné, par exemple.
Il fallait avoir un mouvement national. Les bassines sont en enjeu national ? Je dis au collectif, on va aller au national, les gars. Donc on fait un jour un communiqué pour le monde, puis un jour, ça mord, parce qu’il faut une com constante.
Ce projet doit se faire là. Qu’est-ce qui se passe dans ce projet-là ? Il y a des espèces protégées, si on est en zone protégée, et puis l’eau n’est pas pour l’eau potable, parce qu’elle sera impropre à la consommation. Ça tombe bien, on a des hydrogéologues qui nous disent qu’il y a de l’eau ailleurs.
Et puis ça tombe bien, parce que le modèle du ski, ça craint un peu, donc est-ce qu’on conforte ce modèle du ski ? Et puis, on en fait une espèce de mayonnaise propre, mais ultra propre. Et là où c’est fort, c’est que les opposants, sur n’importe quel territoire, et dans le Vercors, c’est la même chose, ils ne mentent pas. Quand on ne ment pas, le discours est constant.
N’importe quel journaliste peut poser une question à n’importe quel membre du collectif, ou à n’importe quel moment du porte-parole, à 4, 5, 6 mois d’écart, la réponse est constante, parce qu’elle est juste. Il n’y a pas de mensonge.
Charlotte Simoni
À Villars-de-Lans, le point culminant de la mobilisation citoyenne est atteint lors d’une consultation publique organisée en ligne entre mars et avril 2025.
79 % des avis exprimés sur les 3614 au total sont négatifs. Un résultat dû au travail de pédagogie de l’association Vercors Citoyens fermement opposé à ce projet. Pauline Dalmais, cofondatrice de l’association, m’explique ce qui a initié le mouvement, les outils mis en place pour informer les locaux de la newsletter aux webinars en passant par la création d’un site internet, et surtout, de la volonté farouche de l’association à rester apolitique, éthique et toujours factuelle.
Pauline Dalmais
Ce qui a initié le mouvement Vercors Citoyens, c’est une insupportabilité du projet de Villars-de-Lens. Quand il a été compris et présenté pour la première fois, on s’est rendu compte de ce projet complètement déconnecté du territoire, déconnecté de la vision qu’on a de la transition. Ce projet-là, on a été tout d’un coup nombreux à se dire que ce n’était plus possible.
Là, on n’en est plus là, on ne peut pas ressortir encore un projet des années 70. Il y a un côté en plus complètement cynique dans celui-ci, puisqu’il y a à Côte de Mille un ensemble de barres d’immeubles dont personne ne prend soin, qui sont en train de partir en décrépitude, qui datent des années 70, dans lesquels il y avait un cinéma, une piscine, des magasins qui ont tous fermé. La piscine est désaffectée, le cinéma est désaffecté, et là, le projet, c’était de refaire la même chose.
Ils ont mis du bois en façade pour faire genre c’est un projet écologique, mais avec une piscine, un cinéma, la même chose devant, avec du coup un cache-la-vue derrière un bâtiment qu’il a des années 70. Il y avait vraiment un côté tellement insupportable dans ce projet que ça a commencé par nous rassembler, et en effet, moi, c’était la première fois que je me suis engagée en tant que citoyenne autour de ce genre de problématiques, parce que j’ai tout de suite senti que ce rassemblement de citoyens, c’était un rassemblement qui n’était pas politisé, puisque c’était un moment où on ne croyait pas trop. En tout cas, moi, personnellement, j’étais très hermétique à la politique, et donc là qu’il y avait quelque chose qui s’organisait, non politisé, il n’y avait pas d’intérêt personnel, personne n’avait d’intérêt personnel à ce que ce projet se fasse ou ne se fasse pas.
On a tout de suite parlé, on a senti qu’on se réunissait toutes autour de notre amour du territoire, que vraiment il y avait quelque chose de viscéral qui se déclenchait chez nous quand on entendait parler de ce projet, parce qu’on sentait que c’était quelque chose qui allait vraiment contre le territoire. Donc, on a très rapidement été taxés d’éco-terroristes, d’écolo bobos, de tout ce qu’on voudra, la réalité elle est toute autre. Déjà, on a des sensibilités politiques très différentes au sein de Vercors Citoyens, alors très différentes jusqu’à un certain point, on est évidemment contre tous les extrêmes, on ne parle pas de politique quand on est à Vercors Citoyens, c’est vraiment pas le sujet, et du coup, c’est la première fois que je me disais qu’il y a quelque chose qui peut se faire ensemble, il y a quelque chose qui est en train de se passer, où on est concentrés très rapidement, on a tous ce mot-là de concentration, c’est marrant, c’est un truc qui nous a toujours tenus, on s’est concentrés à faire du bon travail autour de cette problématique.
Donc, ça voulait dire comment on fait déjà pour comprendre la totalité de ce dossier-là, qui était tentaculaire, et nous, on a des enfants, des métiers, des passions autres, donc on n’avait pas non plus tout le temps devant nous pour s’occuper de ça, donc ça nous a pris énormément de temps déjà de devenir sachant de l’historique et des points techniques de ce projet-là, et après, tout de suite, on s’est dit qu’en fait, il faut qu’on fasse de la pédagogie, donc en fait, comment on fait pour que le plus de citoyens possible soient au courant de ce qui se passe, et en étant vraiment dans une recherche du juste, quoi, factuel et juste, et pas d’autre chose. Alors après, on a quand même le droit de se mettre en colère, et on est en colère, parce que tout n’est pas acceptable, par contre, on a vraiment fait un travail beaucoup de vulgarisation, où on a fait des schémas, on a fait des dessins, on a fait des webinaires, on a fait des newsletters, on a fait vraiment une quantité énorme de matériel. À chaque fois qu’on se lançait dans une problématique, on sortait un livrable derrière.
On s’est interdit les réunions ITU, l’objectif, c’était d’être vraiment dans le concret. Alors on est tous, on est nombreux à être des sociopros travaillant sur le plateau, il y a pas mal de chefs d’entreprise, ou même des salariés, mais investis dans leur travail. On a géré ça un peu comme si c’était un travail d’intérêt général.
Je crois que c’est vraiment la façon dont les choses se sont montées, et on a tout de suite pris conscience de la responsabilité qu’il fallait qu’on prenne vis-à-vis de ça, et donc on a signé un espèce de pacte entre nous, où on s’est dit, on a communication non-violente, pas d’agression, pas de citation de nom, pas de dénigrement personnel, et on est resté sur cette ligne-là, donc ça fait quand même maintenant trois ou quatre ans, trois ans, quatre ans peut-être, et on n’a jamais fait pas de côté là-dessus, en étant concentrés à notre tâche d’intérêt général, qui est de faire en sorte que le plus de citoyens possibles soient au courant ou comprennent les enjeux de ce truc-là. Et c’est ça qui a fait qu’on a rassemblé beaucoup de monde, c’est que comme on était apolitiques, qu’on est apolitiques et apartisans, du coup ce sont des questions en fait que ça évacue un certain nombre de problématiques qui en fait pourrissent souvent les débats, et on est concentrés sur notre question de qu’est-ce qu’on veut pour notre territoire de demain, quoi. Donc je pense que c’est, je pense que les gens nous ont rapidement fait confiance, et nous on a rapidement pris nos responsabilités vis-à-vis de ça, et on a aussi également mis en place, on a des compétences, on a des architectes, on a des responsables de com, des responsables de marketing, des chefs de projet, on a tout une topée de compétences, et chacun s’est donc concentré à sa tâche, à savoir qu’est-ce qu’on pouvait apporter dans l’évolution de ce mouvement.
Donc on a aussi beaucoup demandé à discuter avec les élus, donc on a fait des réunions avec les élus, donc là c’est pareil, aller face aux élus, pour leur dire notre désaccord sur la façon dont c’est en train de se passer, il faut quand même savoir le faire, donc ça aussi c’était des exercices qui n’étaient pas évidents, voilà, et tout en étant à chaque fois dans le dialogue, tous les événements qu’on a faits, on a invité les élus, voilà, en essayant d’être à chaque fois, on est peut-être factuel, ouvert, mais en colère quand même, ça on est en colère, et on est aussi également concentré à rester heureux, ça a un côté naïf, mais franchement pas du tout, c’est ce qui fait qu’on est dans un mouvement joyeux, dans un mouvement optimiste, on est très optimiste, on est joyeux, on a envie de se retrouver, de passer du temps ensemble avec le plus de monde possible, d’organiser des événements festifs, parce que c’est cette loi-là qui nous donne envie de nous battre pour notre territoire, surtout ne pas tomber dans le lugubre, dans la confrontation, dans le combat, ça c’était vraiment notre ligne rouge.
Charlotte Simoni
Ce que je retiens également de mes échanges, c’est que la mobilisation citoyenne demande du temps, beaucoup de temps, 5 ans pour la Clusaz, 4 ans pour Villars-de-Lens, au programme des années passées à maîtriser le sujet, sensibiliser, batailler devant les tribunaux, jusque devant le Conseil d’État pour le projet de la Clusaz, avec les frais qui vont avec. Un travail associatif titanesque qui demande une sacrée motivation pour ne rien lâcher.
Pauline Dalmais
Oui, c’est énormément d’heures, donc du coup on a des compétences chacun différentes, donc on n’est pas tous sollicités au même moment, par contre il y a vraiment des gens d’envers corps citoyens, une personne en particulier qui bosse à plein temps parce qu’elle est dans une situation qui lui permet pour l’instant parce que quand on envoie une lettre à un préfet, ça prend deux jours de la rédiger, qu’il faut relancer, qu’on est dans une telle concentration à tenir notre position qu’on a mis en place depuis toutes ces années-là. On a des gens qui travaillent à plein temps, on a aussi parfois 4-5 réunions dans la semaine, donc c’est des soirées qu’on ne passe pas avec nos enfants, c’est du travail rémunéré qu’on a en moins, donc c’est vraiment un engagement en fait, il y a des urgences, tout d’un coup il va se passer quelque chose, on va nous lancer une PPVE, il y a tout qui se met en branle, on met tout ce qu’on peut, on le met en pause, pour donner de notre temps à cette cause-là.
Donc, il y a quelquefois, il y a un épuisement associatif qui se fait sentir. Intellectuellement, c’est vraiment passionnant de comprendre du coup comment fonctionne une association, comment fonctionne une commune, comment se monte un dossier, c’est quoi une préfecture, pourquoi il y a quatre préfets différents sur un seul dossier, il y a la préfète, il y a le préfet de Matic, le préfet des Alpes, le préfet de Grenoble, le leader du PACA, c’est vraiment passionnant, et je me dis que si je retournais en France, je pense que je continuerais à être engagée, ça m’a donné quand même, je ne me vois pas retourner à ne plus du tout m’occuper des questions de la commune dans laquelle je vis, je crois.
Charlotte Simoni
Vous l’aurez donc compris, s’il y a mobilisation, c’est que la vie en montagne se conflictualise, et pour cause, leurs habitants sont confrontés à des clivages croissants et à de nombreuses tensions autour des modèles souhaitables.
Conséquence, la difficulté à dialoguer entre élus, citoyens, acteurs associatifs et économiques, couplé à la polarisation des positions, fragilise les liens.
Valérie Paumier
Tu sais qu’il faut médiatiser le projet, mais au début, qui est porte-parole du truc ? Quand France 3 Alpes un jour vient et nous dit on vient filmer, c’est notre première télé, qui parle ? Les gens de la Clusaz disent, ben pas nous, parce qu’on y habite et nos enfants sont à l’école. Ok, compris.
Des gens disent, moi je veux bien, mais en élocution, je ne suis pas top. Ben oui, ça s’entend. D’autres disent, ben moi j’ai mon job, là, il ne vaut mieux pas que j’apparaisse, parce que je suis virée.
Il y avait des frontaliers, par exemple, qui travaillaient à Genève. Il ne faut absolument pas qu’on voit ma bobine quelque part. Et le journaliste se retourne vers moi, c’est tout le début, et il me dit, vous habitez où, vous ? Je dis, ben Annecy.
Bon ben, parlez. Je dis quoi ? Et au début, tu ne sais pas, mais il faut parler. Au début, la première télé, tu es super content, parce que tu veux la télé, et il faut de l’image, parce que tu es en montagne, c’est magnifique, et tu sais que c’est ce territoire.
Il faut du visuel en montagne, parce que c’est tellement beau que ça va vendre le projet des opposants. Ils veulent de l’eau, on a trouvé ailleurs, on ne freine pas le bois, et le bois est magnifique. Il fallait voir le bois, en fait.
Et puis d’un autre côté, une fois que tu es identifiée, la presse t’appelle. Et moi, je n’étais pas prête à ça. Honnêtement.
Et puis un jour, c’est Hugo Clément qui t’appelle. Et on fait un sur-le-front. Et puis j’ai des enfants.
Et puis d’un autre côté, c’est génial, parce que ça prend. Mais d’un autre côté, qui parle ? Parce que c’est hyper violent.
Mais vraiment violent.
Charlotte Simoni
Qui parle ? Cette question n’est pas anodine. Pour celles et ceux qui s’engagent, ces luttes ne sont pas sans conséquences au quotidien.
France Nature Environnement, la fédération des associations de protection de la nature et de l’environnement, recensait plus de 50 agressions, menaces ou atteintes aux biens entre 2015 et 2023, rien que dans son réseau partout en France. Pauline Dalmais me parle des conséquences de ces tensions au quotidien. Je l’ai aussi questionné : a-t-elle déjà regretté cet engagement citoyen ? Comment vit-elle cette situation ?
Pauline Dalmais
Alors nous, on essaye depuis le début de ne pas être contre. Parce que quand je parle de joie et d’optimisme et d’enthousiasme, nous on n’est pas contre. On est pour autre chose en tout cas.
Et nous, quand on s’est engagé, je pense qu’on ne prenait pas la mesure de la tension que ça allait créer. Parce qu’en fait, chacun est sincère dans sa façon de défendre son point de vue sur ce projet-là. Et donc, en fait, ce n’est pas qu’il y a des fois où on a hésité à arrêter de s’engager, c’est que c’est tous les jours que c’est difficile et que c’est tous les jours qu’on se repose la question.
Donc, comme je te disais, pas plus tard qu’aujourd’hui, il y a encore dans les journaux, dans le Dessiné Libéré, un élu de la mairie de Corençon qui fait une attaque frontale vers Corse citoyen, en accent d’agressif. On a beau chercher dans toutes les interventions qu’on a pu faire, il n’y a jamais eu un signe d’agressivité quelconque. Donc ça, ce sont vraiment des moments où on se pose des questions.
Moi, il y a des… Quand le préfet a rendu sa décision d’aller boire un café en plein centre du village, je ne l’ai pas fait. Parce qu’on sentait que… Parce qu’il y a des gens pour qui cette décision était une vraie mauvaise nouvelle et qui considèrent qu’on est vraiment des irresponsables et des fous. Donc en fait, il y a un moment où quand ils nous considèrent comme irresponsables et fous, le dialogue n’est pas possible.
Du coup, on ne va pas aller… Nous, on est toujours ouverts à la discussion, mais pas quand on est sur des arguments de… de confrontation. Donc oui, c’est difficile. Le village est quand même hyper fracturé.
Donc, on espère en fait que… que les nouvelles élections aussi vont donner lieu à des mouvements démocratiques qui vont permettre de remettre les gens en lien, qui vont permettre de rediscuter, de se dire qu’on peut ne pas être d’accord tout en n’étant pas dans la confrontation. On espère vraiment que les choses vont s’apaiser parce que là, en fait, il y a eu quand même… Il y a toujours un climat… Un climat… Ouais, vachement difficile à vivre au quotidien. Et il y a des attaques personnelles.
On a déposé des plaintes, déjà. Certains membres de Versailles-Citoyens se sont fait agresser physiquement. Enfin, oralement, on va dire, et physiquement, mais pas de… Voilà, on est allé déposer plainte plusieurs fois, sur Corrençon aussi, c’est systématique.
Donc, c’est très souvent qu’on doute de… de… Voilà, on se dit au bout d’un moment, est-ce que le jeu en vaut la chandelle ? Et c’est pour ça que c’est important. On est un groupe très solidaire, très au clair sur… On prend soin les uns des autres. On est très au clair sur nos objectifs.
On a tous le même objectif, mais on n’a pas tous le même rôle, on n’a pas tous le même engagement. Mais cependant, voilà, on est un groupe solidaire pour pouvoir aider quand il y a quelqu’un qui est dans le doute. En fait, les burn-out en association, ça existe.
Donc, quand on sent qu’il y a quelqu’un qui est fatigué, on dit, tu te mets de côté, tu vas prendre l’air, tu fais autre chose. Et surtout, de ne pas avoir des personnes qui sont en responsabilité de tout, de trop de choses, ou qui sont trop marquées. Donc, on fait toujours attention à ce que, dans les interviews, que ce soit des gens différents qui interviennent, vraiment de diluer le plus possible, puisque c’est la réalité de notre association, c’est d’être nombreux et horizontaux.
Voilà, donc on essaye de se protéger, en fait, de notre envie d’arrêter en étant solidaires les uns envers les autres et d’avoir conscience de la difficulté de nos engagements.
Charlotte Simoni
Au-delà des pressions et des tensions du quotidien, ce sont aussi des questions juridiques sensibles qui se jouent. A la Clusaz, la contestation contre le projet de retenue d’eau collinaire s’est construite dans un large collectif.
Réunissant associations, citoyens, scientifiques et des militants du mouvement Extinction Rébellion France venus occuper physiquement le terrain sur le plateau de Beauregard. Cette mobilisation a joué un rôle décisif. Grâce à cette présence sur le terrain, les travaux de défrichage ont été stoppés permettant de préserver le bois menacé par le projet.
Mais cette forme d’action directe pose aussi des questions complexes pour les associations engagées sur le plan juridique. Une ZAD reste une occupation illégale avec des risques pénaux bien réels et peut fragiliser en parallèle des recours menés dans le cadre du droit. Valérie Paumier m’explique comment cette ligne de crête entre efficacité de l’action collective et contrainte juridique a été gérée sur le terrain.
Valérie Paumier
C’est un échec pour tout le monde. Ça veut dire que nous, les assos, peut-être qu’on n’a pas été assez convaincants pour vous dire attendez, on va être obligés d’y aller un peu malin. Parce qu’en fait c’est illégal et tu peux aller en taule quoi en fait.
Et nous on montait tous les jours à la ZAD, quand même t’as une ZAD, où visuellement, qui était visuel dans les médias ? Nous ! Qu’est-ce qu’a communiqué la ZAD, les médias ? Les occupants montent une ZAD. Les opposants montent une ZAD. On s’est dit waouh ! Attends, ça pue ! Qu’est-ce qu’on fait nous en tant qu’opposants ? On devait remercier l’occupation parce qu’ils sauvaient physiquement ce bois où on se battait depuis deux ans, pour lequel on se battait.
Mais d’un autre côté c’est illégal. Dans la com, on remerciait Extinction Rébellion d’être là pour sauver le bois, mais on regrettait d’en arriver là. Et on communiquait qu’Extinction Rebellion ne faisait pas partie du collectif Sauvons Beauregard, mais que les moyens d’action étaient complémentaires pour ce bout de territoire-là.
Si deux ans avant on m’avait dit que j’aurais vécu tout ça, je n’aurais pas pu l’imaginer. Tu te fais fouiller la voiture deux fois sur trois kilomètres, menacé de mort par un élu, ou tu vas au commissariat dire il m’a menacé de mort, les gens disent il y a une ZAD. La folie, des menaces de chalets brûlés dans tous les sens pour les gens qui osaient parler.
Également quand même, énormément d’humanité qui se dégage parce que du coup on montait tous les jours à la ZAD pour calmer, parce que moi j’ai appris qui était dans les ZAD, il y a de tout. Il y avait des gamins du coin qui voulaient sauver leur bois, mais il y avait des hadiths de Notre-Dame-des-Landes, des hadiths d’Allemagne et de Suisse qui te disent on est prêt à mourir pour le bois. Et moi en tant que personne, je me suis dit je ne suis pas prête à endosser cette responsabilité.
Donc on s’était dit on va toujours sur ces ZAD déjà pour leur dire ce n’est pas un combat de guerre, on va y arriver, il faut être un peu malin. Et puis un peu connaître les gens. Et comme la presse s’était intéressée à la ZAD, on ne voulait pas que la presse y ait un amalgame.
On a répété en boucle nous ne sommes pas Extinction Rébellion, nous les remercions d’être là pour sauver le bois, mais c’est une initiative d’un groupe de personnes qui décident de le faire. Ce n’est pas nous. On a répété, répété, répété.
Parce qu’au moins je ne voulais pas aller en prison moi.
Charlotte Simoni
Pour bien saisir les points de division dans la remise en question du modèle du ski à l’heure du réchauffement climatique, il faut bien comprendre ce que les sports d’hiver ont apporté au territoire de montagne depuis leur ressort dans les années 1960.
En quelques chiffres, le ski en France c’est 53,9 millions de journées skieurs, une place de numéro 2 mondiale derrière les Etats-Unis, et 10 milliards d’euros de recettes.
Des enjeux économiques énormes donc, mais pas seulement. C’est l’identité de ces territoires qui est bousculée, et avec elle, le lien très fort que les habitants entretiennent avec une culture sportive. Explication avec Steve Hagimont, maître de conférence en histoire contemporaine à l’université de Versailles-Saint-Quentin.
Steve Hagimont
Ça a été un apport énorme, particulièrement aux endroits qui ont été, alors dans un certain nombre de communes qui ont eu un peu de chance, comme Megève, d’être repérée par la famille de Rothschild, qui a lancé les premiers équipements d’envergure à Megève autour de la Première Guerre mondiale, et qui a fait que Megève, assez bien placée aussi dans les réseaux touristiques, dans les circuits touristiques, pas très loin de la Suisse, en particulier qui drainaient une clientèle fortunée. que Megève a reçu. Et Megève a été totalement transformé à partir des années 1920 et surtout des années 1930 par les sports d’hiver, clairement. Chamonix, c’est le relais du tourisme estival. Chamonix, en gros, a du monde tout le temps, mais par sa proximité avec le Mont-Blanc. Et il y a d’autres lieux qui sont vraiment nés, qui ont vraiment connu une seconde vie grâce aux sports d’hiver. Val d’Isère, par exemple, village enclavé, inaccessible l’hiver. Et qui, dans les années 30, va être désenclavé, rendu accessible aux automobiles. Et Val d’Isère va devenir une des plus grandes stations du monde, avec un développement qui se fait à partir des années 30, et grâce à l’automobile.
Donc ça, c’est aussi le point important. C’est que par rapport au tourisme précédent, qui se faisait à partir des chemins de fer, l’automobile va vraiment permettre de rallier des endroits isolés. Et des endroits en haute altitude à partir du moment où sont déneigé les routes. Donc là, ça va permettre à certains lieux, au domaine ski-up très important, d’attirer des capitaux et de recevoir des plans d’aménagement de l’État et des départements après 1945, où l’État, les collectivités territoriales vont intervenir pour dynamiser et des stations nouvelles adaptées aux sports d’hiver. Donc là, on a un certain nombre de lieux gigantesques qui vont devenir des champions internationaux. On en a une vingtaine en France, disons, pour aller vite, essentiellement dans les Alpes, dans les Alpes du Nord. Et donc, le développement est vraiment permis par l’intervention des départements, de l’État, et d’un État qui s’entend avec des grands groupes du BTP, avec des banques, pour financer ces installations nouvelles.
Mais en France, il y a eu au moins 400 sites qui ont été équipés pour les sports d’hiver. Donc, il y a cette histoire des grandes stations qui, là, ont révolutionné les vallées, qui ont amené énormément d’argent, qui ont fait s’envoler les prix de l’immobilier sur des terrains qui, auparavant, n’avaient pas de valeur foncière particulière. C’étaient des pâturages. Donc là, immense succès. Mais par ailleurs, il y a une autre histoire, qui est une histoire des plus petites communes, qui ont vu ce qui se passait ailleurs en Europe, et puis dans ces grosses machines alpines, et qui ont voulu, elles aussi, participer à cette aventure, avec l’idée qui s’installe après 1945, que, en gros, les montagnes n’ont pas vraiment d’avenir économique, autre que dans le tourisme. L’élevage est en pleine crise. Les industries qui sont venues s’installer… avec l’hydroélectricité sont menacés de délocalisation. C’est fini des grands plans d’installation industrielle en gros après 1945. On n’y croit plus en montagne, c’est plus là que ça va être rentable. On espère juste garder ce qui reste. Donc le tourisme se retrouve un peu tout seul à ce moment-là pour l’avenir des montagnes et donc des collectivités vont se dire, nous aussi on veut participer à ça et nous aussi on veut sauver la vie des vallées. Et donc des élus vont des élus vont… vont se lancer.
Charlotte Simoni
Conséquence, un prix du foncier en montagne qui explose. Selon les derniers chiffres de la Fédération Nationale de l’Immobilier, les communes qui hébergent des stations de ski affichent toujours des niveaux de prix nettement supérieurs à la moyenne nationale. Environ 4 300 euros le mètre carré, contre 2 997 le mètre carré en France.
Depuis 10 ans, les prix dans les stations de haute altitude, qui attirent les acheteurs à la recherche de garanties d’enneigement, ont progressé deux fois plus vite qu’en basse altitude. Le trio de tête reste inchangé avec Val d’Isère en première position, suivi de Courchevel et Méribel, où les prix au mètre carré atteignent plus de 10 000 euros. 14 696 euros précisément pour Val d’Isère.
Steve Hagimont
Pour un certain nombre, on peut regarder les chiffres de Courchevel, Val d’Isère, Chamonix, on est sur des prix qui sont plus élevés qu’à Paris ou équivalent aux arrondissements de Centraux de Paris. J’ai un exemple en Espagne, dans le Val d’Aran, qui était jusqu’aux années 60 une des vallées les plus enclavées d’Espagne, et avec une vallée extrêmement pauvre, qui va accueillir une grande station de sport d’hiver avec les mêmes mécanismes qu’en France, c’est-à-dire de grandes banques, aidées par l’État, soutenues par l’État franquiste, qui vont intervenir et créer une station de toute pièce dans la vallée, à Bacaïra. Cette station devient la station des élites espagnoles. Et les prix de l’immobilier aujourd’hui dans cette vallée, plus on se rapproche de la station, plus on est sur des tarifs équivalents à Paris. On est en Espagne, donc normalement l’immobilier est un peu moins cher. Et un PIB par habitant, un PNB par habitant, qui est aujourd’hui le… qui avoisine ceux de Barcelone, des quartiers d’affaires de Barcelone. Enfin, on est sur l’une des zones les plus riches d’Espagne.
Donc oui, en fait, à certains endroits, c’est la poule aux œufs d’or, ces sports d’hiver. L’Andorre, il y aurait l’Andorre comme exemple. L’Andorre, c’est spectaculaire ce qui s’est passé aussi là-bas. Aujourd’hui, l’Andorre a une des dix plus grandes stations d’Europe et parmi les plus grandes du monde, un équipement extraordinaire, un foncier très bien valorisé. Mais l’Andorre bénéficie d’autres choses par rapport à la France. Les produits bancaires et les produits détaxés. Mais le ski est pleinement intégré à cette économie extrêmement extravertie qu’ont pu réussir à mettre en œuvre l’Andorre, les familles andorranes depuis les années 60. Et ça, on va le retrouver en France aussi. Mais des familles particulièrement, des familles qui étaient en proie au déclassement du fait de l’effondrement de l’économie agro-pastorale, des principales familles de propriétaires terriens, des principaux éleveurs, qui ont, quand ils avaient des… Et dans les Alpes, c’est très net, puisqu’on a une grande propriété privée dans les zones d’altitude, ce qui n’est pas le cas dans les Pyrénées, on est plutôt dans des propriétés communales et étatiques. Donc, des gens qui avaient du foncier, des grandes familles qui ont particulièrement bénéficié de l’arrivée des sports d’hiver. Et donc, en fait, les sports d’hiver qui ont renforcé, disons, l’assise ou renouveler plutôt, renouveler l’assise d’un certain nombre de grandes familles, de propriétaires terriens qui se sont reconvertis dans le tourisme.
Charlotte Simoni
Une question reste toutefois en suspens. Pourquoi continue-t-on de construire alors que d’une part, le nombre de skieurs stagne depuis les années 1985 et que tous les signaux environnementaux sont au rouge ? Une situation qui pourrait même s’aggraver à mesure que les Jeux Olympiques d’hiver 2030 approchent.
Steve Hagimont
Cette question-là est géniale, évidemment. Pourquoi ? C’est une sorte de cercle vicieux, mais qui est identifié. Ça me fait rire parce qu’en fait, c’est identifié depuis les années 80, très clairement. Ce qui est appelé « fuite en avant », mais alors ça fait beaucoup réagir les acteurs du ski. Donc non, on bannit le terme de « fuite en avant » dans les années 80. Mais bon, en gros, c’est bien ça l’esprit. c’est qu’on a construit on a construit en montagne ce qui est rentable c’est pas forcément les hôtels surtout dans les petites stations où en fait les hôtels ils tournent pas ils coulent il coule dans la plupart des petites stations donc en fait ce qui marche c’est la résidence secondaire donc c’est de vendre de l’appartement et des chalets le problème des chalets c’est que ça prend beaucoup de place dans des endroits en montagne où on n’a pas trop de place il y a deux modèles chalets et immeubles mais c’est plutôt le modèle immeuble qui se développe et qui est le plus rentable parce qu’il minimise l’emprise foncière Ces logements sont achetés et ensuite les logements sont sous-occupés. Les résidences secondaires, il y a des moyennes qui sont calculées dès les années 70. Le taux d’occupation est ridicule, c’est quelques jours par an.
Donc ça veut dire qu’on a des emprises immobilières vides et que les gens qui viennent skier ne trouvent pas à se loger. Donc pour les loger et éviter la saturation et faire tourner les remontées mécaniques, qui coûtent très cher, il faut construire pour pouvoir loger les gens qui viennent et donc entretenir le public de skieurs pour rentabiliser les remontées mécaniques. Remontées mécaniques qui, elles-mêmes, sont la condition nécessaire à la rentabilité immobilière. En fait, c’est grâce aux remontées mécaniques qu’on peut vendre de l’immobilier en haute montagne. Voilà. La remontée mécanique est la condition primordiale d’existence du marché immobilier des sports divers. Et donc là, on a plusieurs modèles qui existent entre les grandes stations où les remontées mécaniques sont rentables. Et les petites stations, les remontées mécaniques, généralement, ne sont pas rentables et sont entretenues par soit des sociétés d’économie mixte, publiques, privées, soit par la collectivité publique.
Parce que c’est la condition primordiale d’existence du marché immobilier sur lequel repose une bonne partie de l’économie des Valais ensuite, avec le secteur du BTP, avec les agences immobilières qui tourne aussi grâce à ce marché de la résidence secondaire en station de sport d’hiver. Et des collectivités qui elles-mêmes sont incitées sans dette pour renouveler et entretenir les remontées mécaniques et qui, pour faire rentrer de l’argent, vont avoir besoin de vendre de l’immobilier, de transactions immobilières qui font rentrer de l’argent dans les finances et qui permettent, grâce à cet argent, de financer l’entretien et le renouvellement des remontées mécaniques. On est sur quelque chose qui se met en place dans les années 60-70, qui est identifié très bien depuis les années 80.
Ce qui est amusant, c’est qu’on n’est pas devant, par rapport à d’autres histoires, disons, de cette catastrophe écologique en cours, où on a plutôt les grands méchants, les groupes pétroliers, un certain nombre d’industriels qui font du lobbying, l’agrochimie. Mais là, non, en fait, ce n’est pas tout à fait ça, parce qu’on a bien sûr d’un côté des grandes banques et des grands groupes de BTP qui sont intervenus dans l’aménagement de Tignes, de La Plagne. de Val d’Isère, de Courchevel. Là, on a bien ça. Grand cabinet d’architecture, grand cabinet. Donc là, on a des acteurs puissants, y compris derrière des acteurs politiques aussi puissants. Avec une porosité entre… Des acteurs puissants, effectivement. Mais pour le lot commun des stations, en fait, on a des petites entreprises. C’est des maires de petites communes qui sont eux-mêmes… Il y a des exemples dans les Pyrénées, avec l’exemple le plus connu qui est Saint-Larry-sous-Lens, où le maire lui-même, c’est quelqu’un qui bosse dans le BTP. Il a une entreprise du BTP. Il a commencé à faire fortune dans les travaux EDF de construction de grands barrages. Et à la fin des grands travaux, il se demande comment ne pas chuter. Les sports d’hiver apparaissent à ce moment-là, dans les années 50, comme une possibilité d’entretenir ce secteur du bâtiment qui a grandi par ailleurs pour d’autres grands travaux en montagne. Donc ça, c’est aussi un cercle judicieux qu’on voit. Mais c’est plutôt des entreprises, c’est des PME, même TPE parfois, qui vivent en partie grâce à ces sports divers.
Charlotte Simoni
Du coup, je me suis demandé, quels sont les profils de ces acteurs qui sont pour ces nouveaux projets de construction ? Quelles sont leurs motivations ? Est-ce économique ? Est-ce sentimental ?
Steve Hagimont
On a un ensemble d’acteurs qui a des raisons d’être attachés aux stations de sport d’hiver et qui peut par ailleurs être très attaché aussi à la qualité des paysages, à la qualité de vie. Mais ces acteurs, ce sont parfois des familles du cru ou pas, des familles natives, mais qui peuvent être des commerçants. Des commerçants, des élus qui voient bien que malgré tout, ça fait des rentrées dans le budget communal. Ça coûte de l’argent, mais ça fait des rentrées aussi. Les commerçants, ceux qui sont directement… Tous ceux qui travaillent dans les stations, donc il y a les saisonniers, beaucoup d’emplois précaires, mais qui donnent des emplois aux jeunes des communes, qui maintiennent éventuellement la jeunesse dans les communes, qui trouvent à s’employer dans ces… ou qui même reviennent pour travailler dans les stations, les moniteurs de ski, je cherchais le nom, le secteur du BTP, un ensemble d’acteurs qui ont besoin de ces sports d’hiver pour vivre, des gens qui aussi, tout simplement, ont des intérêts matériels aux sports d’hiver, puisque… avoir une station, ça permet de mieux valoriser le foncier. Alors soit qu’on ait du foncier disponible, non bâti, soit qu’on ait une maison ou des appartements qu’on peut espérer louer ou vendre, et donc comme ça récupérer des revenus, dans des zones qui, sinon, étaient effectivement sur la longue durée en déprise, avec des prix immobiliers extrêmement bas.
Et on le voit dans les endroits où il n’y a pas de station, les prix de l’immobilier sont très bas. Il y a aussi des endroits où il y a des stations où les prix d’immobilier sont très bas. En tout cas, ça a donné une chance de valoriser du foncier qui n’avait plus beaucoup de valeur, un peu inespéré. Ça, ça crée des conditions d’attachement. Et puis en plus, il y a aussi un attachement très personnel pour des gens qui peuvent avoir un attachement très culturel, mais ce n’est même pas ça, identitaire. Je n’aime pas trop ce mot d’identité, mais… L’endroit où on a appris à skier, ça fait partie, c’est l’endroit de loisirs à proximité, qui permettait aussi de faire comme les urbains, de bénéficier d’équipements qui étaient prisés des populations urbaines plus lointaines et un peu séparées. Il y a cet attachement aussi, qu’on peut tout à fait comprendre évidemment, attachement au lieu, attachement au loisir, attachement à sa jeunesse, à ce qu’on espère aussi pour ses enfants, où on amène nos enfants pour skier, pour apprendre à skier. Voilà, ces éléments-là qui doublent.
Et puis bon, après, il y a d’autres éléments qui peuvent amener de l’attachement, mais il faudrait le… Je n’ai pas d’éléments très concrets, j’ai des exemples, mais c’est que la présence d’une station de ski, c’est aussi la… Je n’ai pas la garantie, mais la possibilité de maintenir un certain nombre de services publics qui, partout en montagne, disparaissent, partout dans les zones rurales disparaissent. C’est la possibilité de maintenir un bureau de poste. C’est la possibilité de maintenir une antenne d’un hôpital. C’est la possibilité, éventuellement, qu’on ait des médecins, des kinés qui restent sur place, ou des dentistes, parce qu’ils ont la clientèle hivernale aussi. C’est cette clientèle hivernale qui leur rassure des revenus. Et puis par ailleurs, la station va permettre à ces gens… des catégories socio-professionnelles supérieures, c’est aussi des choses qui peuvent les attirer et les faire rester sur place parce qu’ils ont cet équipement de loisirs à proximité. Les sports d’hiver ont créé des mondes particuliers. Évidemment, c’est très difficile de se défaire de ces mondes qui fonctionnent sur endettement public beaucoup, mais qui fonctionnent, qui ont leur cohérence et qui ont apporté effectivement au territoire.
Charlotte Simoni
Une conviction forte se dessine des témoignages précédents. La transition en montagne ne pourra réussir sans une gouvernance plus démocratique. Un point d’autant plus important que dans la pratique, les consultations citoyennes sur des projets modifiant l’environnement arrivent souvent trop tard sur des décisions déjà prises.
Conséquence, les locaux se sentent exclus des décisions politiques. Valérie Paumier en témoigne sur le projet de retenue d’eau culinaire de la Clusaz.
Valérie Paumier
Généralement, ça se passe un peu tout le temps pareil. Un projet arrive de la mairie. S’il y a des associations sur place, elles épluchent le dossier. Qu’est-ce que c’est en fait ? Généralement, les citoyens apprennent qu’il y a un projet sans concertation. En fait, les débuts de projet, c’est toujours le plus tard possible pour les élus en place, pour justement éviter tout ce qui peut être contestataire. Alors eux, ils disent qu’ils mettent en place de la concertation. Mais quand il y a une réunion publique en mairie, généralement, c’est pour annoncer un projet ficelé. Donc il y a des questions, il y a tout ce qu’on veut, mais c’est déjà trop tard quand il y a la réunion publique en mairie.
Charlotte Simoni
Alors, quelles solutions pour favoriser le dialogue entre locaux et élus ? Pour Pauline Dalmais, l’une des premières choses à faire est d’assister à des conseils municipaux. Problème, la politique intéresse moins, certains sujets sont complexes et les élus manquent de temps et de moyens.
Pauline Dalmais
Pour moi, la première chose à faire, c’est d’assister au conseil municipal pour arriver à comprendre ce qui se passe. Sauf qu’on est dans une période où la politique ne s’intéresse pas grand monde. Et du coup, en plus, on se retrouve dans des conseils municipaux autour de problématiques qu’on ne comprend pas forcément, avec des gens qui ne sont pas forcément sachants, donc qui présentent les choses aussi de façon parfois trouble, mais pas de leur volonté. C’est juste que les problématiques sont des fois très complexes. Et donc, il faudrait… Moi, je trouve qu’en fait, ça manque cruellement de pédagogie, tout ça. Parce qu’en gros, en effet, pour le citoyen, d’arriver à comprendre les problématiques du territoire qu’il habite, c’est compliqué. Donc, il y a la CCMV, sur le plateau du Vercors, qui fait quand même un gros travail de pédagogie.
Sur certains sujets, par exemple, quand il y a des révisions de PLU, qui sont donc l’ensemble des lois qui régissent un territoire, des lois urbaines, il y a quand même pas mal de pédagogie. Nous aussi, du coup, à Vercors Citoyens, ça fait partie… Partie de nos gros engagements, c’est de faire de la pédagogie pour que les citoyens s’emparent justement de la problématique. Moi, quand je suis arrivée à Villard-Belange, je ne connaissais aucune question traitée par la municipalité. Et en fait, c’est moins compliqué dans les petites communes de comprendre qu’en tout cas dans les grosses villes. Et en plus, les élus, ce n’est pas un métier à plein temps dans les petites communes. Commune. Donc en fait, ils font aussi comme ils peuvent et déjà qu’ils ont des tonnes de choses à gérer, s’il faudrait en plus qu’ils prennent le temps de tout expliquer aux citoyens, c’est compliqué. Franchement, être élu dans une petite commune, c’est compliqué. Les gens, ils ont d’autres métiers. Donc en fait, ce n’est pas que de la mauvaise volonté si les informations passent mal, c’est aussi parce qu’on manque de moyens, de temps et de compétences aussi.
Moi, je n’avais jamais mis les pieds dans un conseil municipal avant mes 40 ans quoi. Et je faisais d’autres choses. Mais c’est là qu’on a les informations. Et que là, je me dis même, pour les élus, d’avoir des gens qui viennent assister au conseil municipal, bon, ça doit être… Je pense qu’il faut le voir comme quelque chose de positif. Ça veut dire qu’ils ont les citoyens qui s’intéressent à ce qu’ils font. Et je pense que ça les force aussi, parce que le risque, en fait, des municipalités, c’est de très rapidement se retrouver dans une espèce d’entonnoir à 3-4 à prendre toutes les décisions. Et s’ils ont systématiquement du public pendant leurs conseils municipaux, pendant les conseils communautaires, je pense que ça les force aussi à voir que ça ne se joue pas qu’entre eux. Ça ouvre aussi leurs décisions. Et ça doit être aussi valorisant parce qu’être élu, je pense que quelquefois, c’est dur de trouver des satisfactions dans cette fonction-là, puisqu’elle est à l’écart, franchement. Et donc d’avoir aussi des citoyens qui se déplacent pour venir voir comment ça se passe. Et puis à chaque train de conseil communautaire ou municipal, il y a les questions publiques. Donc c’est des moments où les citoyens, une fois par mois, ils peuvent poser des questions qui ont en lien ou non avec le conseil qui vient de se dérouler en fait.
Et ça, c’est génial en fait, c’est hyper important. Et je pense que politiquement, avec un grand P, on n’apprend pas assez aux citoyens à se saisir en effet de ces moments où ils peuvent exprimer et poser des questions. Et je pense que c’est très bénéfique pour les élus et c’est très bénéfique pour les citoyens dans le vrai.
Charlotte Simoni
Pourtant, les chiffres sont assez parlants. D’après le Centre de recherche politique de Sciences Po, 71% des Français estiment que la démocratie fonctionnerait mieux si les citoyens étaient directement… associés aux décisions politiques. D’ailleurs, 63% des projets sont améliorés après discussion selon la Commission nationale du débat public. Dans un contexte de dérèglement climatique, où les décisions publiques engagent des choix qui impactent directement le quotidien des citoyens, la participation citoyenne devient centrale. Le Conseil économique, social et environnemental a d’ailleurs appelé à mieux impliquer des citoyens dans les décisions qui touchent à l’environnement. En clair, à renforcer la démocratie environnementale. Une mission que s’est donnée Fréquences Communes, une société coopérative qui accompagne les collectivités locales pour repenser la politique. Objectif, mettre en place des outils concrets pour construire, au sein des exécutifs locaux, des modèles de prise de décision plus démocratiques. Thomas Simon, cofondateur de Fréquences Communes, m’en dit plus.
Thomas Simon
Alors nous on travaille avec des élus qui sont issus de listes citoyennes et participatives, avec du coup dans l’état d’esprit de la… plupart des élus avec lesquels on travaille, l’envie de partager le pouvoir et le besoin de partager le pouvoir. Ce qu’on partage avec les élus avec lesquels on travaille, c’est le sentiment que le système politique actuel est à bout de souffle, que le fonctionnement représentatif ne marche plus et donc qu’il y a un réel besoin et un réel intérêt de faire participer les citoyens aux décisions politiques. Et donc, la chance qu’on a, c’est qu’on travaille avec des gens… On est sincèrement convaincus de ça et du coup, on a des élus dans les villes et les villages qui ont envie de partager le pouvoir parce qu’ils se rendent bien compte qu’eux ne sont pas plus intelligents que le reste de la population et surtout que les décisions co-construites avec les habitants sont plus intelligentes, plus pérennes et fonctionnent mieux que si c’est un petit groupe d’élus ou le maire, comme dans 99% des cas, qui décide.
Charlotte Simoni
Penser l’avenir de ces territoires ne peut pas se faire dans la précipitation. Cela suppose du temps et des espaces de débat capables de transformer des inquiétudes individuelles en décisions collectives. C’est précisément ce que Fréquences communes a fait en accompagnant la commune du plateau des Petites Roches en Isère. Le but ? Ouvrir une séquence démocratique autour de l’avenir de la station de ski de Saint-Hilaire-de-Touvet, fragilisée par des inondations exceptionnelles liées à d’importantes chutes de neige ayant lourdement endommagé une partie des équipements, et notamment le funiculaire contraignant la fermeture de la station. Thomas Simon m’explique comment cette question sensible a été travaillée entre élus et habitants.
Thomas Simon
Du coup, l’accompagnement de la décision sur la station de ski au plateau des Roches, c’est un accompagnement qui dure six mois. Donc ça commence par un contact des élus en février 2022. Je ne sais pas où on dirait que j’étais sur l’année. Et donc nous, moi, je vais faire le travail avec les élus de vérifier qu’ils n’ont pas déjà pris leur décision sur la fermeture ou pas de la station de ski. et vérifier que les conditions sont réunies pour créer un dialogue et une décision par les habitants. Donc ça veut dire qu’on fait en fait deux réunions avec l’ensemble des élus et la maire où moi je vérifie avec eux que les conditions sont réunies pour faire de la participation citoyenne de la démographie plus directe. Et on arrive à se mettre d’accord sur un cadre de travail qui est qu’on va faire un groupe de travail décisionnaire et que les élus… vont entériner la décision de ce groupe de travail et ne pourront pas revenir en arrière une fois qu’on a lancé ce processus. Voilà, un des trucs importants qu’on fait nous, c’est qu’on met les élus et les agents à l’intérieur du groupe de travail.
On fait en sorte qu’ils soient en minorité, qu’il y ait une majorité d’habitants et de non-élus, mais on trouve super important, fondamental qu’ils soient là parce que c’est les décideurs et pour qu’ils enterrent la décision, il faut qu’ils aient compris pourquoi le groupe et l’Assemblée va dans ce sens-là. et il faut qu’ils apportent les contraintes techniques et politiques que les habitants n’ont pas forcément. Donc on fait une première réunion publique à 80 personnes dans la salle hors sac de la station de ski. Et là, les échanges sont vraiment vifs, presque un peu violents, parce qu’en gros, il y a notamment des anciens salariés de la régie qui gèrent la station de ski, qui se sont fait licencier, parce qu’il y avait des problèmes économiques de gestion de la station de ski, et qui accusent les élus d’une mauvaise gestion. Donc les élus, on les avait préparés, arrivent à répondre de manière assez calme, mais répondre aux accusations. Et on arrive quand même à expliquer le processus.
Moi, je me porte garant du processus. J’explique pourquoi je pense que les conditions sont réunies. Et j’explique aux 80 personnes qui sont présentes comment je vais animer ces temps-là et comment on va arriver à une décision collective. Donc, cette première réunion publique, puis du tirage au sort et du volontariat qui permet de réunir un tout groupe de 30 personnes. Donc, il y a des gens pendant la réunion publique qui se portent volontaires. Et on va tirer au sort, en plus, une quinzaine de personnes pour qu’ils s’embrassent un peu et qu’il y ait plein de points de vue différents. On fait une première réunion qui est assez tendue, où il y a encore des élus et des agents, mais il y a aussi des gens tirés au sort, le directeur de l’école, un modus de ski, des gens de la régie. Et là, on commence à détricoter. C’est quoi le problème ? Pourquoi ça ne marche pas ? que ce sont les… des perspectives financières autour de la station de ski.
Et en fait, on arrive à faire une réunion, puis deux réunions, et le climat se calme un peu, les choses sont dites qui avaient besoin d’être dites, et surtout, on commence à rentrer dans le dur de la première étiquette de la gestion de la station de ski. On a aussi un intervenant qui vient nous raconter une gestion de station de ski à côté associative, comment ça marche, on a des études sur l’enneigement, sur la capacité d’eau dont dispose la commune pour faire fonctionner éventuellement les canons en neige. Voilà. Et donc, tout ça est mis au pot commun. Et on travaille sur différents scénarios. Un scénario de reprise par l’intercommunalité de la station de ski pour que l’interco gère la station de ski. Un scénario de reprise par une grosse entreprise qui gère une grosse station de ski en face. Une reprise associative et un scénario de fermeture de la station.
Donc on bosse sur ces différents scénarios et on finit par faire un petit groupe. On fonctionne toujours comme ça. On passe du grand groupe de 30 personnes à un petit groupe qui va faire des propositions. Ces propositions sont ensuite soumises à réunions publiques. On arrive en réunion publique et là, ce n’est plus les élus ou moi qui présente quelque chose. C’est les habitants qui ont participé au groupe de travail qui présentent quatre scénarios possibles de la station de ski en disant qu’on va commencer par essayer de voir si l’interprète… Marco veut bien récupérer la station de ski parce que ça serait l’idéal. Si elle ne veut pas, on essaie de faire une gestion de la station de ski 4 saisons ou associative. Et si ça ne marche pas, on fermera la station de ski.
Et là, il y a beaucoup d’échanges à ce moment-là. Il y a des gens qui font des prises de parole en mode, mais il suffit de faire le parking. payant pour payer la station ski et là il y a un des habitants du groupe de travail, un des habitants qui lui dit mais Michel tu crois qu’on n’y a pas pensé, tu crois que c’est si c’était facile on l’aurait pas fait voilà, il y a des échanges un peu crus comme ça mais qui sont faits mais qui sont assez sains pour moi à ce moment-là et du coup ce qui est intéressant c’est que c’est plus les élus contre la population, c’est un groupe de travail dont font partie les élus avec la population qui interroge et qui questionne et qui essaie de comprendre et là moi je le sens il y a 160 personnes à cette réunion Je sens que là, on est en train d’avancer collectivement et qu’on se dit, bon, c’est pas si facile. Il y a le changement climatique, on a 900 mètres d’altitude, il y a une réalité économique de la gestion de la commune. Les scénarios, en fait, ceux-là sont pas mal. Et donc là, on arrive à avoir l’adhésion de la population, en tout cas des 160 personnes qui sont là. Et les élus font ce qu’ils ont dit, c’est-à-dire qu’ils enterrent une délibération avec ces trois scénarios derrière, parce que le groupe de travail leur demande de faire ça.
Et du coup ce qui s’est passé, donc après ça a pris du temps parce que le temps de demander à l’Interco qui a refusé de gérer la station de ski. Et ensuite il y avait un projet de reprise potentiellement en coopérative par les anciens salariés de la régie qui poussait un peu cette idée-là, qui a essayé d’émerger mais qui n’a pas abouti. Et en fait c’est une association qui s’est montée avec je crois plus de 200 habitants à l’intérieur qui gère la station de ski avec une gestion minimum… de la commune qui juste fait l’entretien minimum nécessaire des remontées mécaniques. Mais après, quand il neige, c’est l’association qui gère l’ouverture le week-end de la station. Et donc on a trouvé un entre deux, ils ont trouvé un entre deux. Et aussi, on a quand même pu travailler la question du deuil de la station de ski, qui est que tout le monde est bien au courant que c’est une solution temporaire qu’il va y avoir de moins en moins d’enneigements et qu’à un moment, il va falloir fermer la station. Mais qu’en attendant, il y a cette gestion un peu collective qui n’y rentre.
Charlotte Simoni
À Poitiers, Patrick Murgue, président de Tout à Zéro, une association qui aide les plus démunis, a participé à une démarche de décision citoyenne menée avec les élus locaux concernant des faits d’incivilité sur la voirie. Il m’explique ce que cette participation a concrètement changé dans son quotidien et comment elle lui a permis de renouer avec le monde politique.
Patrick Murgue
C’était la première fois que j’étais contacté par des élus et que j’ai pu discuter avec des élus. Et comme je l’ai dit, par rapport aux assemblées, comme je suis un ancien gilet jaune, j’ai participé à d’autres assemblées citoyennes populaires, notamment les Gilets jaunes. Je pensais que ça n’avait servi à rien, mais j’ai appris par la suite qu’un député qui nous l’a dit, qu’il y avait eu des choses qui avaient bougé le drap. Ça, ça, on avait fait plaisir. Et comme je l’ai dit à la manière inévitable avec nous aussi, ça m’a un peu, comment dire, réconcilié avec le monde politique, parce que j’avais un peu décroché, comme malheureusement en grande partie les Français. Et du fait qu’on donne la parole aux citoyens, ça m’avait touché en fait. Parce que malheureusement, les civilités sur les spas de police ont été victimes moi-même sur Poitiers, donc ça m’a tout de suite parlé forcément.
Surtout qu’en plus… Comme je dis OK pour l’Assemblée, ils m’ont proposé tout de suite de faire partie aussi du groupe de proposition, c’est-à-dire le groupe de discussion qui allait travailler sur ce sujet. Donc voilà, j’ai participé aussi à ça. Quand on vote malheureusement pour un homme politique, c’est aussi pour ses promesses et les promesses électorales. Malheureusement, il n’en applique pas beaucoup et donc ça faisait partie des promesses électorales de la municipalité de donner la parole aux citoyens. Donc ça m’a… tout de suite interpellé parce que je vois souvent sur les réseaux sociaux des gens qui se plaignent de ceci, qui se plaignent de cela, mais je leur ai dit « on vous donne la parole, mais est-ce que c’est facile de crier sur les réseaux sociaux ? » Mais voilà, ce qui est mieux, c’est qu’on va avoir la parole. Et moi j’ai eu la parole, j’ai même parlé au micro, j’ai pu rencontrer Mme Le Maire, j’ai discuté avec elle sur d’autres sujets. Je suis toujours impliqué là-dedans, mais il y a eu une deuxième assemblée, on m’a dit « t’as dit par-dessus».
J’y ai participé aussi. Et comme je le dis, sur les incivilités, sur les spots publics, il y avait au départ un quartier qui avait été désigné comme zone test. Mais finalement, ils ont choisi Saint-Éloi, c’est-à-dire mon quartier à moi parce qu’effectivement, je suis battu pour mon quartier. J’ai battu une façon de parler. J’ai beaucoup parlé de mon quartier, j’ai beaucoup parlé de ce qui se passait Et là, je le vois au jour le jour, c’est que ce qui a été décidé a été mis en place. Et voilà, on va inaugurer un nouvel espace justement au mois de janvier. Putain, c’est à 100 mètres, il y a ce qu’on a fait.
Charlotte Simoni
Ce qu’il faut enfin rappeler, c’est que la participation du public n’est pas une option. C’est un droit constitutionnel inscrit dans la chartre de l’environnement qui reconnaît à la fois le droit de vivre dans un environnement sain et le devoir collectif de le préserver. La loi prévoit également que les citoyens soient informés et puissent faire part de leurs observations avant qu’une décision ne soit prise. Sur le papier donc, les outils existent. Mais dans les faits, comme le souligne le Conseil économique, social et environnemental, ces dispositifs servent trop souvent de caution citoyenne à des décisions déjà arrêtées.
Les consultations sont perçues comme lourdes et longues par les citoyens qui ont le sentiment de ne pas être réellement écoutés. Alors comment sortir de cette impasse ? Plusieurs pistes sont avancées. Mieux former les élus ? garantir une information claire et exigeante du public et surtout, ouvrir de vrais espaces de discussion sur les alternatives possibles. Et ça, c’est une attente forte. On l’a déjà vu dans l’épisode précédent consacré aux médias. Les Français demandent aujourd’hui des leviers d’action concrets pour comprendre et engager une dynamique positive dans la lutte face au réchauffement climatique.
Thomas Simon me partage son regard sur la manière de redonner du sens et de la confiance à la participation citoyenne.
Thomas Simon
La stratégie, elle est assez claire. C’est qu’on dit qu’il faut virer les maires autocrates. Il faut mettre à la place des gens élus qui croient vraiment qu’il faut partager le pouvoir et la décision. Donc la stratégie n’est pas d’essayer de travailler avec des maires qui font de l’autocratie, ils ne changeront pas. Moi je ne connais pas d’exemple où ces gens-là changent parce que le pouvoir rend fou n’importe qui. Toi ou moi demain on est élu, il y a moyen qu’au bout de 5-6 ans on devienne un peu fou et qu’on ait l’impression que notre parole est plus importante que celle d’en face, et qu’on a la vérité et qu’on sait ce qu’il faut faire. Donc c’est intrinsèque pour moi au pouvoir et du coup il faut organiser des contre-pouvoirs Et donc après, c’est toute une culture. Quand tu arrives à mettre au pouvoir une liste citoyenne des participatifs, c’est toute une culture déjà en interne du groupe d’élus et avec le maire ou la mère qui joue le jeu. Et puis après, une culture dans la population de diffusion de… En même temps, les élus, ils n’ont pas tous les pouvoirs. Il faut arrêter d’aller chercher sur les nids de poules et sur des trucs sur lesquels ils n’ont pas la main. Ils font ce qu’ils peuvent. Ils travaillent comme des oufs. Ils ont franchi pas combien de réunions publiques. Ils ne franchissent pas combien de rendez-vous le soir et tout. Ça met à mal leur vie pour une indemnité dérisoire avec un statut de l’élu où du jour au lendemain ils peuvent être largués et ne plus avoir de taf, ne plus avoir de chômage et rien.
Donc il y a ça, c’est la réalité des 500 000 élus en France locaux qui essaient de se bouger pour leur commune.
Mais du coup l’idée c’est de s’engager, de lancer une liste censée pour une municipalité et de mettre des gens au pouvoir, ça c’est vraiment convaincu de partager le pouvoir. Et après juridiquement dans la 5ème république le pouvoir est verrouillé pour que ce soit le maire et les présidents, et les présidents d’interco et les… donc on peut… Il faut changer les règles institutionnelles. Et donc ça c’est la mer des batailles. Moi depuis 10 ans que je suis engagé là-dedans, c’est parce que je veux changer la constitution. Et là il faut changer la constitution, changer les règles du jeu et passer dans un régime républicain où on élit des chefs qui décident pour nous, à un régime démocratique où on décide nous-mêmes et on ne vote pas pour des noms, on vote pour des idées. Et ça du coup c’est une bataille juridique énorme mais qu’il faut qu’on mène collectivement et qu’on réécrit une constitution qui déjà déconstruise l’état nation et revienne sur un système fédéraliste ou confédéraliste respecte le principe de subsidiarité c’est le principe en droit européen qui dit qu’on décide de des décisions politiques à la plus telle et plus petite échelle tout le temps possible et si ce n’est pas possible à l’échelle d’un quartier, on le décide à l’échelle d’une commune.
Si ce n’est pas possible à l’échelle d’une commune, on va le décider à l’échelle d’un territoire. En fait, la Suisse fonctionne déjà comme ça : le pouvoir est à la base dans les quartiers, dans les cantons, dans les communes. Et après si on veut, si on estime que ce n’est pas à la bonne échelle, on décide à une échelle plus grande. Et c’est le citoyen qui en a ras sur la décision. Et après le côté élection, c’est plus pour garantir le bon fonctionnement de la démocratie directe et pour mettre en place les décisions qui sont décidées par les habitants. Mais là on en est tellement loin que pour nous la bataille elle est d’abord : prouver que ça marche, prouver que ça marche au niveau communal, prouver que ça marche à plein d’endroits différents sur plein de décisions différentes, et après on mènera la bataille nationale pour changer la constituante. Enfin en parallèle, je ne sais pas comment ça marchait parce qu’il y a plein de mouvements qui parlent de la constitution mais pour l’instant pour nous L’imaginaire démocratique est trop pauvre. Déjà, juste le mot « démocratie », ce qui est fait voler. On parle d’une démocratie alors que c’est un système républicain. Et on dit, quand on dit qu’on n’est pas en démocratie, « Ouais, mais ce n’est quand même pas la dictature ». J’avais dit que c’était la dictature, c’est un système républicain. Nous, on veut une démocratie.
